Philippe Thomas: Le méconnu vétérinaire-géologue


Par Mahmoud BOUALI 
Les amoureux de la Tunisie et ceux qui l’ont servie se révèlent, chaque jour, en nombre de plus en plus considérable et la liste de leurs noms s’allonge de plus en plus à mesure que les chercheurs prennent conscience des réalités du pays.
Le cas de Philippe Thomas est, à ce propos, absolument révélateur, car les quatre syllabes de son nom n’éveillent, pratiquement, aucun souvenir dans l’esprit des contemporains.




Né à Duerne, dans le département du Rhône, le 4 mai 1848, Philippe Thomas est mort dans la localité de Moulins le 12 février 1910 dans sa soixantième année, dans un dénuement et, disons le mot, dans une indifférence totale, enregistrés auprès de tous ceux qui, déjà, vivaient de sa découverte : ouvriers, techniciens, administrateurs, capitalistes, banquiers…

 Un grand travailleur

Au départ, ce personnage en quête de biographe était vétérinaire militaire. Il gravit, très lentement, les différents échelons de sa carrière entamée en France, poursuivie en Algérie, puis continuée en Tunisie, à partir de 1884, avec la même inlassable persévérance.

Les devoirs professionnels lui laissaient-ils quelque répit, il le consacrait à des études scientifiques.

«Ses poches étaient toujours bourrées de cailloux», répétait l’un de ses tout premiers compagnons d’armes.

De 1873 à 1884, ces studieux officier fit paraître une vingtaine de mémoires d’histoire naturelle, qui forcèrent l’attention des spécialistes et des universitaires.

Entre autres sujets traités par ce savant vétérinaire, juste avant son arrivée en Tunisie, citons «La septième hémorragique de la chèvre», «L’infection mercurielle chez le chien», «La maladie vermineuse des agneaux et des mulets», «Certains empoisonnement des bovidés et des capridés», «Les malades simulant la rage», «La fièvre charbonneuse», «Le rhumatisme musculaire chez le cheval et le chien», autant de questions ayant des répercussions immédiates sur les sources de production au niveau de l’individu, des modestes créatures qu’il a domestiquées. Philippe Thomas, cependant n’a rencontré, auprès de l’administration du Protectorat dirigée alors en tyran absolu par Paul Cambon, que froideur, indifférence, pour ne pas dire hostilité.

Il n’en remplit pas moins, de la façon la plus brillante, le programme qu’il s’était tracé, comme en témoigne, pour l’Institut de Carthage, le membre éminent qu’en était Eusèbe Vassel.

La grande découverte de Philippe Thomas

Dès le 18 avril 1885, en effet, Philippe Thomas faisait une découverte d’une portée incalculable : celle des phosphates africains!

«Au Nord, disait-il, dans une note présentée à l’Académie des sciences, le 1er décembre 1885 (les phosphates) se développent avec quelques interruptions depuis le Djebal Seldja jusqu’à Midès, d’où ils passent dans le département de Constantine; au sud, je les ai observés depuis la frontière algérienne jusqu’au Djebel Zeref, soit un espace d’environ 80 kilomètres, sur lesquels ces dépôts ont été positivement reconnus. Mais certains indices paléontologiques me donnent la conviction qu’on les retrouvera sur tout le versant sud-est de l’Aurès, aussi bien que dans l’Est de Gafsa entre le massif de l’Orbata et la chaîne du Cherb».

L’année suivante (1886), le vétérinaire géologue signalait encore des couches phosphatières sur des points nombreux, entre autres aux Djebels Sehib et Nasrallah et à Kalaâ Senan au Kef.

Sur les données de Philippe Thomas, les gisements de Gafsa étaient découverts et mis déjà en état d’exploitation!

Un homme de génie… méconnu…

Et pourtant l’homme à qui l’on devait ces trésors restait complètement ignoré.

Ce ne fut qu’en 1889, à la suite d’un article signé Philippe Thomas paru dans la «Revue Tunisienne», l’organe de l’Institut de Carthage, que le nom de l’inventeur des phosphates nord-africains et surtout tunisiens fut connu du public, d’un public d’ailleurs particulièrement restreint.

Quelques semaines plus tard, les autorités du Protectorat firent paraître un communiqué reconnaissant officiellement ses titres et lui accordant, de plus, le Nichan Iftikhar. Mieux eut valu certes une allocation pécuniaire, car mis à la retraite depuis plusieurs mois déjà, celui grâce à qui les seigneurs du Protectorat remuaient des millions de francs-or n’avait plus pour subvenir aux besoins de sa famille qu’une pension bien modeste; la maisonnette qu’il habitait à Moulins était si exiguë qu’il ne pouvait, à son grand chagrin, y offrir l’hospitalité à un ami et que lui-même travaillait dans une soupente: au point de vue administratif, paraît-il, il était impossible de le traiter en inventeur avec tous ses droits aux bénéfices, car il aurait négligé de se mettre en règle vis-à-vis des services compétents.

… et pauvre !!!

L’âge, les déboires, la gêne incontestable dans laquelle il se dépêtrait, l’ingratitude de la compagnie exploitante ne l’empêchèrent en rien, dans la poursuite de ses travaux. Une synthèse de ses investigations devait couronner sa vie. Dès 1907, il fit paraître plusieurs chapitres impressionnants d’une «Description géologique de la Tunisie» qui servira de base à tous les chercheurs venus après lui.

Deux semaines après sa mort, l’Institut de Carthage tient une séance plénière pour rendre hommage à ce savant injustement méconnu.

Un des membres de l’Institut — Pervinquière —, chargé de conférences à la Sorbonne, a retracé, en cette occasion émouvante, la carrière de l’illustre géologue. Dans ce discours, l’orateur a insisté sur l’importance économique de sa découverte, avant de formuler ces paroles élogieuses qui nous serviront de conclusion :

«Si grand que soit l’intérêt scientifique des travaux de Philippe Thomas, dit-il, leur valeur pratique est encore plus considérable. Comme chacun le sait, la découverte des immenses gisements de phosphates de chaux de la région de Gafsa et de Kalaât es-Senan fut le fruit de cette glorieuse mission.

Avec un noble désintéressement qui fut toujours un des traits dominants de son caractère, Philippe Thomas fit, libéralement, connaître ses précieuses observations, sans chercher à en tirer le moindre profit personnel»

M.B.

Source: La Presse


Source: lapresse.tn

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Posté le jeudi 13 août 2009 dans Culture



Commentaires

  1. Abdelkarim Fourati

    Philippe Thomas, le découvreur des phosphates en Tunisie et en Algérie en 1885, a eu une Statue à Sfax (Tunisie). Cette statue a été installée le 27 avril 1913 (3 ans après sa mort), au centre de l’ancienne Place de l’Eglise (actuellement Place Marbourg) Sfax. Elle est démolie avec d’autres statues de la ville, après l’indépendance en 1956, sous la direction du maire de Sfax Abdellatif Chaker (le frère de Hédi Chaker). (Source : Archives municipales de Sfax, organisées et lues par les membres de l’association Rabitat El Ajiel, en 1985).

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