L'Orient d'Arthur de Gobineau


L'auteur de cet article, dont le nom nous est familier mais qui est cependant l'homonyme de l'autre, mène une recherche sur un écrivain peu connu. Ou plutôt, quand il l'est, c'est pour être décrié. En effet, on lui doit un texte particulièrement controversé, en lequel on a tendance à résumer son œuvre : l'Essai sur l'inégalité des races.



Sous cet intitulé sans ambiguïté, on doit pourtant savoir que l’on a affaire à un thème assez commun dans la pensée européenne du XIXe siècle, la conception de l’unité fondamentale de l’humanité n’ayant été largement diffusée qu’au cours du XXe siècle. En outre, l’affirmation en question n’exclut pas des approches de la différence susceptibles de révéler des surprises.
Il fallait de toute façon un certain courage pour engager l’investigation autour d’un tel écrivain. Une incursion qui a au moins le mérite de nous plonger dans les tendances contradictoires de la pensée européenne autour de l’unité et de la diversité de l’homme.

« On ne saurait revenir sur soi sans avoir commencé par se porter ailleurs». Cette remarque de François Billetter pourrait avoir été prononcée par Arthur de Gobineau.
En poste en Perse, en Grèce, au Brésil… l’écrivain-diplomate  n’a cessé  de  sillonner les contrées, de scruter, de découvrir et surtout de décrire. Nouvelles Asiatiques, texte tardif, nous offre l’un des plus beaux témoignages sur l’Orient du dix-neuvième siècle; ce qui frappe dans l’ouvrage est le réalisme avec lequel l’univers oriental est évoqué; avec Gobineau nous sommes bien loin des conventions de l’exotisme alors à la mode. C’est d’ailleurs avec une précision quasi ethnographique qu’il évoque tous les milieux de la société persane : qu’il s’agisse de la cour impériale, des usages de la rue et du bazar, des mœurs cruelles des harems ou encore de la vie de débauche et de pillage de certaines minorités comme les turcomans.
Tous les ingrédients d’une sorte de fresque cinématographique avant la lettre se trouvent en effet réunis, où tout un monde incroyablement vivant gesticule, crie, se démène sous nos yeux.
A  travers Nouvelles Asiatiques, nous découvrons toute l’admiration de Gobineau pour l’Orient dont il tente de reproduire ou plutôt, dirons-nous, de recréer l’atmosphère.
Les six nouvelles qui se succèdent plongent le lecteur dans un univers à la fois truculent et caustique. Cet univers est celui qui a fasciné Gobineau à la lecture du roman de James-Justinian Morier, Les Aventures de Hadji Baba d’Ispahan, «le meilleur qui ait été écrit sur le tempérament d’une nation orientale», selon notre auteur, et qui sera pour lui une source intarissable d’inspiration. D’ailleurs, comment ne pas deviner des réminiscences de l’œuvre de Morier dans Nouvelles Asiatiques ? Gambèr-Aly, le héros picaresque de la nouvelle Histoire de Gambèr-Aly, n’est-il pas une réplique de Hadji Baba ? Si l’on veut vraiment tout découvrir de l’Orient, même ce que l’on a l’habitude de tenir caché, il suffit pour cela de suivre les deux personnages dans leurs tribulations : ils nous conduiront partout, s’avéreront être de véritables «sésames» pour nous introduire dans la complexité de ce monde oriental.
Comment Gobineau aurait-il pu résister à l’envie de s’offrir un aussi bon guide ?
Nouvelles Asiatiques, oscillant sans cesse entre réminiscences et réécriture, nous offre l’une des peintures les plus fidèles de la société persane.
Mais si l’on se borne à ne voir chez Gobineau qu’une fascination univoque pour l’Orient, on passerait alors à côté d’un pan de sa pensée. Il ne faut pas oublier qu’il est l’auteur de l’un des ouvrages les plus controversés de son époque : l’Essai sur l’inégalité des races, dans lequel il ne cesse de prôner la supériorité de la race aryenne «le type le plus accompli de la race blanche» (dont le berceau se trouve au Daghestan) sur les autres races. Ces «aryens» se caractérisent, non seulement par «leur beauté corporelle» et «leur intelligence énergique», mais aussi par «leur goût prononcé des libertés».
Ce temps de la pureté de la race que Gobineau place dans un passé antéhistorique n’est qu’un paradis perdu, car toutes les races sont sujettes au métissage et donc à un processus de dégénération dû précisément aux mélanges interraciaux.
Cette théorie a été longtemps considérée comme «meurtrière» : c’est de toute façon ce qu’elle aurait été selon André Suarès : le fil d’Ariane qui a inspiré à Hitler et tout le culte de l’aryanisme que nous connaissons.
Croire en un éventuel changement de point de vue de l’auteur lors de l’écriture des Nouvelles Asiatiques serait une  erreur.  Cependant, une  lecture attentive, en creux, permet de débusquer une ironie sous-jacente, au détour de chaque phrase, qui nous rappelle que l’ironie est avant tout, chez Gobineau, une question d’interprétation. Sa moquerie cinglante n’épargne personne. Et il se plaît surtout à nous peindre le tableau haut en couleur,  et parfois cocasse, des orientales qui «maniaient si bien l’art des babouches que les coups pleuvaient sur les oreilles des coupables» (leurs  époux). Il passe au crible toutes les strates de la société avec cet humour digne des grands moralistes du dix-huitième siècle.
L’appréhension de l’autre chez Gobineau aura donc été le fruit d’un long cheminement qui a mis à jour la dialectique d’une  subjectivité tiraillée entre une attitude de dominateur (supériorité politique et culturelle de l’Occident sur l’Orient) et une sensibilité artistique et religieuse qui aboutira à la reconnaissance et à l’acceptation de l’autre dans sa différence.
Nul doute, Arthur de Gobineau a été l’un des auteurs qui a le mieux connu l’Orient sans pour autant se délester de son sens aigu de la critique. Il nous a ouvert les portes d’un Orient sans fard ni artifices.
Celui qui n’a cessé d’attendre une reconnaissance qui tardait à venir sourirait d’aise s’il pouvait entendre la réponse à ce cri de rage adressé à Madame de la Tour : «Ne serais-je donc apprécié que cent ans après ma mort ?». Plus de cent ans après sa mort, Gobineau est non seulement apprécié, mais il est également considéré comme l’un des piliers de l’orientalisme en France.
Emna M. Belhadj Yahia

Source: La Presse


Source: lapresse.tn

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Posté le mardi 08 décembre 2009 dans Lettres et Pensée



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