L’hyperbole, source intarissable du «mentir-vrai»


Par le Pr Nébil RADHOUANE
Bien qu’elle soit due aux mêmes «carences» du langage, l’hyperbole s’oppose par son expansion expressive à l’économie atténuante de la litote.

On dit bien de quelqu’un, quand il a déjà produit un discours exagérément louangeur, qu’il est «en panne de superlatifs», ou qu’il «ne trouve pas de mots pour décrire les qualités de telle ou telle personne». Quelles auraient été donc sa «panne» et son «impuissance» descriptives s’il n’avait pas autant multiplié les louanges et exagéré les mérites ?
L’hyperbole n’est cependant pas toujours au service de la louange exagérée. Certes, son emphase et ses amplifications peuvent être mobilisées dans les discours complaisants et protocolaires. Les thuriféraires, les professionnels de la flagornerie, excellent depuis toujours dans cet art de la grandiloquence intéressée, dont la portée excède aujourd’hui le cadre de la cour et du cérémonial pour envahir spectaculairement le domaine des médias et de la publicité. Tous ceux qui ont quelque chose à vendre ont recours à l’hyperbole laudative. Mais la langue de tous les jours foisonne d’autres types d’hyperboles, qui n’exagèrent pas que les qualités d’une chose, mais tout aussi bien ses défauts ou ses insuffisances. L’on comprend bien que la vocation essentiellement descriptive de l’hyperbole ait toujours impliqué la métaphore ou, plus encore, la comparaison. Cette dernière amplifie une capacité, et dans ce cas elle est appelée «auxèse» :
«Il est rapide comme l’éclair»
«Il est beau comme un dieu»
ou exagère une insuffisance, et dans ce cas elle est dite «tapinose» :
«Il est maigre comme un clou»
«Il est lent comme une tortue»,
«Il est moche comme un pou»,
«Il est laid comme un genou».
L’exagération réside, bien entendu, dans l’impossibilité réelle de ces parallèles bâtis sur le mensonge. Mais, curieusement, cette impossibilité se trouve, comme par enchantement (c’est d’ailleurs le cas de le dire), compensée par une « incroyable» crédibilité ! C’est en effet sa fonction fondamentalement impressive qui confère à l’hyperbole un aspect vraisemblable. Tellement vraisemblable qu’on ne se rend pas compte du mensonge et de la supercherie. Les rhétoriciens diront à ce propos que les hyperboles qui abondent dans le langage courant sont «endormies», dans la mesure où il faudrait les scruter par l’analyse pour qu’elles dévoilent leurs proportions surréelles. Si leur vivacité est plus manifeste en poésie, c’est justement parce qu’elles y sont générées loin des locutions usagées, remotivées comme figures à part entière :
«Ô République universelle,
Tu n’es encor que l’étincelle,
Demain tu seras le soleil !» (Hugo, Lux)
Et encore :
«Qu’est-ce que le Seigneur va donner à cet homme
Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome,
Absorbe dans son sort le sort du genre humain?» (Hugo, Napoléon II).
Dans son poème L’Amérique, André Chénier multiplie et les comparaisons et les métaphores hyperboliques :
«Comme un fier météore, en ton brûlant délire,
Lance-toi dans l’espace; et pour franchir les airs,
Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs».
Lexicalisées dans le parler ordinaire ou inventées dans le discours poétique, «endormies» ou «réveillées», les hyperboles visent pourtant le même effet sur le destinataire : exprimer en donnant le plus d’impression possible, décrire par une figuration démesurée et paradoxalement crédible. Ecoutons, entre autres locutions parfaitement reconnaissables : «voir trente six mille chandelles», «entendre chanter les anges» (pour «agoniser» ou «échapper à la mort»), «être l’amant des onze mille vierges» (pour «être un homme à femmes»), «mordre la poussière», «à s’en arracher les cheveux», «à dormir debout», «à réveiller un mort», «elle est belle à faire tomber la Tour Eiffel», etc.
Les comparaisons toutes faites (que l’on appelle savamment des «collocations») utilisent souvent l’hyperbole. On en a pour preuve les expressions : «manger comme quatre», «rigoler comme une baleine», «écrire comme un chat» (se dit de quelqu’un dont l’écriture n’est pas lisible), «dormir comme un loir», «bavarder comme une pie», «pleurer comme une madeleine», «être riche comme Crésus», etc.
Il est à constater que le fonctionnement des hyperboles ne s’appuie pas vraiment sur l’intention de mentir mais, paradoxalement, sur le désir de se rapprocher au mieux de la vérité «en donnant l’impression» et en théâtralisant la description. C’est pourquoi la plupart des collocations tentent de reproduire des scènes que le destinataire est invité à imaginer comme si elles se passaient devant lui. Songeons à des expressions comme «il me regarde avec des yeux de merlan frit», «il en est resté comme deux ronds de flan», «il coupe les cheveux en quatre», «c’est un éléphant dans un magasin de porcelaine» (énoncé qui invite à imaginer cette scène pour comprendre à quel point le personnage assimilé métaphoriquement à cet éléphant est maladroit), «il marche sur des œufs», etc.
Le parler tunisien ne déteste pas ce genre de locutions hyperboliques fondées sur la théâtralisation (l’hyperbole mise en scène est aussi appelée «diatypose»). On entend, par exemple, «idhahhak al myyit fi qabrou» (il est drôle à faire rire un mort dans sa tombe). Plus souvent, on entend des hyperboles du genre «ihabbel»  «idawwekh», expressions superlatives à traduire littéralement par «à rendre fou», «à faire perdre connaissance».
En français, l’hyperbole recourt volontiers aux morphèmes internes, c’est-à-dire aux préfixes et suffixes qui donnent aux mots une dimension amplifiante. La langue dispose déjà du suffixe « issime », comme dans «richissime» ou «brillantissime». Mais les jeunes d’aujourd’hui préfèrent inventer leurs propres morphèmes augmentatifs. Ils n’utilisent plus guère l’adverbe «très» mais le remplacent par le préfixe hyperbolique «super» et ne diront plus «très beau» mais « super beau». Ils tendraient même à utiliser d’autres préfixes plus modernes, comme «hyper» ou «méga».
Nous l’avons bien dit : la litote et l’hyperbole, bien qu’elles utilisent des moyens diamétralement opposés, visent le même objectif. Toutes les deux ont pour but l’augmentation. Une augmentation qui, loin d’être gratuite, est rendue nécessaire par l’insuffisance, l’impuissance et l’inadéquation du langage. Si la litote se tait pour tout dire, l’hyperbole en dit trop pour combler les lacunes dues à l’indicible.
N.R.

Source: La Presse


Source: lapresse.tn

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Posté le mardi 08 décembre 2009 dans Lettres et Pensée



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