«La littérature tunisienne de langue française : voix anciennes et nouvelles voies»


Par le Pr Samir MARZOUKI
«On se dit ''c’est beau'', sans en vivre la signification, avec une lointaine indifférence où les mots que l’on prononce sont extérieurs, placés dans un tableau que l’on reçoit avec docilité, mais sans gratitude, le système des choses qui nous paraissent belles sans nous être chères».



 Cette phrase de L’Oeil du jour de Hélé Béji, citée par  Mme Nadra Lejri dans sa communication portant sur ce récit, évoque l’effet de la beauté d’un parc français sur un personnage tunisien, comparativement à ce que ressentirait ce personnage à l’égard d’une beauté qui est sienne et à laquelle il s’identifie.
Une telle phrase pourrait servir d’exergue au colloque que le département de français de la faculté des lettres, arts et humanités de l’université de La Manouba a consacré, le 30 novembre et le 1er décembre, à «La littérature tunisienne de langue française», se proposant d’écouter ses «voix anciennes» et d’en explorer les «voies nouvelles». Plusieurs écrivains, dont il a été question ou non dans les communications du colloque, étaient présents et deux d’entre eux ont été les points de mire d’une table ronde à la fin des travaux du colloque : Rafik Ben Salah, le nouvelliste et romancier qui vit, écrit et publie en Suisse et Anouar Attia, le romancier qui vit, écrit et publie en Tunisie, tous deux titulaires du Comar d’or. Anouar Attia, qui fut naguère l’un des piliers du département d’anglais de la faculté où se tenaient les travaux du colloque, était sur un terrain familier, bien que fréquenté pour accomplir d’autres tâches et sous une autre casquette.
Ouvert par le doyen Chokri Mabkhout et la directrice du département de français, Afifa Marzouki, ce colloque a été  soutenu par l’Union des écrivains tunisiens et se situait dans la lignée des investigations de l’«Unité de recherche sur la littérature maghrébine» de la même faculté, animée par le professeur Habib Ben Salha. Unité qui s’y est également impliquée après avoir abordé, quelques années auparavant, cette littérature tunisienne en y étudiant L’image de la Tunisie dans le cadre des travaux publiés d’un premier colloque consacré à cette littérature.
Treize communications d’enseignants-chercheurs et de doctorants ont abordé la littérature tunisienne de langue française dans ses deux volets principaux: le roman et la poésie. Tour à tour, les communicants, enseignants-chercheurs du département de français de la faculté des lettres, arts et humanités de  l’université de Manouba, mais aussi de la faculté des sciences humaines et sociales de l’université de Tunis , de l’institut supérieur des langues de l’université du 7-Novembre à Tunis et de l’institut supérieur des langues de l’université de Jendouba ont soumis à l’analyse les œuvres de Faouzia Zouari, Hélé Béji, Rafik Ben Salah, Tahar Fazâa, Albert Memmi, Chams Nadir (pseudonyme littéraire de Mohamed Aziza), Kamel Gaha, Mokhtar Sahnoun, Mansour Mhenni, Abdelaziz Belkhodja, Alia Mabrouk, Hatem Karoui, etc. et des débats très fructueux, parfois intenses, ont permis de dégager des idées-forces que l’on essayera de résumer dans ce qui suit.
La première de ces idées trouvait son application dans le projet même du colloque et sa tenue, à savoir la nécessité, pour les universitaires spécialistes de littérature française et/ou francophone, de travailler sur le corpus littéraire tunisien qui connaît un déficit réel en travaux critiques scientifiques, seuls travaux aptes à y distinguer les œuvres à intérêt durable de celles qui surfent sur la mode ou les thématiques porteuses sans se préoccuper d’écriture, de construction romanesque ou d’élaboration poétique.  Mais sans un effort de l’université consistant à aller vers ces œuvres, à les lire toutes sans préjugé et sans a priori et à travailler sur le corpus qu’elles forment, un tel travail de hiérarchisation critique ne serait pas possible ou serait totalement illégitime. C’est pourquoi les participants au colloque ont unanimement décidé d’organiser, une fois par an, dans le même cadre qui les réunissait, un colloque portant sur la littérature nationale en langue française.
La seconde idée mise en évidence par le colloque est la variété et la très grande richesse, le foisonnement de cette littérature qui, dans ses meilleures réalisations, n’a, contrairement à une affirmation tenace et dénuée de fondement, souvent entendue sous notre ciel, rien à envier à ses sœurs algérienne et marocaine.  Le colloque a bien illustré cette variété en mettant en évidence les parentés thématiques des poètes tunisiens mais également l’immense richesse de leurs  palettes, qui vont d’une poésie de la célébration cultivant les élans épiques à une poésie du quotidien, s’exprimant par petites touches subtiles, en passant par une poésie de la rupture et de la distance. Le paysage du roman francophone tunisien, tel qu’il ressort de l’analyse des récits abordés par les communications du colloque, apparaît aussi comme un paysage très contrasté. Y voisinent des méditations-témoignages centrées sur l’espace intime et l’instant fugitif, des romans d’analyse sociologique, des récits d’anticipation parodiques à la manière des romans philosophiques du XVIIIe siècle et des romans historiques rompant avec l’idéalisation du passé.
La troisième idée-force du colloque est relative aux caractéristiques propres à cette littérature  tunisienne qui ne se dilue nullement dans le grand ensemble formé par les textes francophones du Maghreb. Les spécificités de cette littérature originale semblent résider dans son recours constant à ce que Khatibi appelle la «bi-langue» et son va-et-vient incessant entre la langue française et la langue arabe dans ses variantes littérale et dialectale, dans le cadre d’un investissement sérieux ou ludique, mais ressenti comme une richesse et non comme une malédiction ou un déchirement, sa liberté de ton très frappante, présente aussi bien dans la littérature féminine que dans la littérature des hommes mais également son recours fréquent à la distanciation voire à l’humour ou à la dérision. Toutes ces caractéristiques se retrouvent plus ou moins, a-t-on souligné durant les débats, dans la littérature tunisienne de langue arabe, celle des pionniers, Chebbi, Douagi, Béchir Khraïef comme celle des contemporains. L’une et l’autre de ces littératures nationales sont souvent caustiques, critiques, sujettes en même temps à une double postulation d’immersion dans le terroir et de retrait distancié, un double mouvement de célébration et de démystification. Toutes deux, dans leurs réalisations les plus authentiques, font la chasse aux clichés, les subvertissent, les contournent ou les retournent, les font éclater. Toutes deux ressemblent au peuple qui les a produites, dans ses excès, ses attendrissements et son humour ravageur, dans son attachement à la vie et son amour de la liberté.
S.M.

Source: La Presse


Source: lapresse.tn

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Posté le mardi 08 décembre 2009 dans Lettres et Pensée



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