Muriel Barbery, L’Elégance du hérisson: Se lover dans ces chers lieux communs


 «Qu’est-ce qu’éduquer ? C’est proposer inlassablement des camélias sur mousse comme dérivatifs à la pulsion de l’espèce, parce qu’elle ne cesse jamais et menace continuellement le fragile équilibre de la survie»
M. Barbery, L’Elégance du hérisson, éd. Gall.  2006, p. 112



L’Elégance du hérisson, de Muriel Barbery, nous propose de lire l’histoire d’une concierge qui n’en est pas une et celle d’une petite fille de riches qui a projeté de se suicider le jour de ses treize ans. Pris sous cet angle, il s’agit d’un roman avec tous les paramètres que requiert ce genre en termes de situation initiale, transformation, situation finale, etc.
Cependant, le texte s’ouvre sur une phrase lancée par un personnage et recueillie par la concierge qui prend en charge le discours émis à la première personne. Elle commente la phrase prononcée précisant que : «Pour comprendre Marx et comprendre pourquoi il a tort, il faut lire l’Idéologie allemande». Elle conclut : «qui sème le désir récolte l’oppression».
Tous ces propos sont tenus et exprimés sur le mode de la confidence adressée à un lecteur potentiel. Le texte figure ainsi une sorte de conversation plus ou moins philosophique entretenue au présent de l’indicatif, avec un lecteur averti que l’auteur place en position de complice. Beaucoup de non-dit et une intertextualité certaine avec des textes fondateurs. C’est du pur bonheur pour ceux qui y retrouvent la trace de leurs maîtres à penser, l’écho de leurs lectures. Même si beaucoup d’idées avancées sont contestables, comme celle affirmée plus haut.  Le ton du personnage principal qui s’exprime frise l’insolence, et l’ironie dont il use révèle un amour certain pour la beauté du verbe.
Il s’agit d’une femme du peuple atteignant au luxe de la culture, d’une concierge qui dissimule son intelligence et sa sensibilité à l’art derrière les lieux communs, en essayant de contenir sa vraie nature à l’intérieur de l’image stéréotypée de son emploi.
La loge de la concierge est comme les lieux communs dans la langue : elle fige mais rassure en même temps, en assurant la filiation des stéréotypes au moyen d’un espace qui sert de balise à qui sait s’en servir. Comme d’autres lieux… communs, elle assure le fonctionnement des relations sociales dans l’échange quotidien, maintenant les rouages de la cohabitation dans un même espace et une même époque. Ceux qui meublent le 7 rue de Grenelle ne sont pas supposés déroger à la règle qui fait d’eux des spécimens sociaux, et Renée tient à ce qu’ils retrouvent en elle, bien assise, cette précieuse  «mentalité de concierge» contre laquelle ils se définissent, et au moyen de laquelle ils peuvent encore croire en la hiérarchie sociale.

Une image où se cacher

Muriel Barbery nous donne à lire une œuvre rythmée au gré de deux voix qui se confient au lecteur et scandée à la faveur de titres de chapitre suggestifs qui reviennent, scellant une sorte de pacte de lecture. Ces titres qualifient le contenu tantôt de pensée profonde n°…, tantôt de journal du mouvement du  monde.  Les deux personnages qui prennent la parole se présentent au lecteur, l’intégrant dans le double univers où ils évoluent au 7 rue de Grenelle.
Dès le début, le premier personnage décline son identité : «Je m’appelle Renée. J’ai cinquante-quatre ans. Depuis vingt-sept ans, je suis la concierge du 7 rue de Grenelle, un bel hôtel particulier avec cour et jardin intérieurs (…). Je suis veuve, petite, laide, grassouillette, j’ai des oignons aux pieds et, à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth(…) je correspond si bien à ce que la croyance sociale a aggloméré en paradigme de la concierge d’immeuble que je suis un des multiples rouages qui font tourner la grande illusion universelle selon laquelle la vie a un sens qui peut être aisément déchiffré». La densité du personnage est telle qu’il se révèle capable de brosser son propre portait au moyen d’un discours hétérogène intégrant à la fois le stéréotype social qu’il affiche volontairement et l’intelligence nécessaire au recul critique et à la dénonciation du figement social, rassurant certes, mais ô combien réducteur.
Un deuxième personnage dont la nature se rapproche de celle de la concierge puisqu’il se dissimule derrière un mutisme qui inquiète ses proches, s’introduit dans la sphère du discours qui regroupe le lecteur et la concierge au moyen du pronom tonique renvoyant à la première personne : «Moi, j’ai douze ans, j’habite au 7 rue de Grenelle dans un appartement de riches. Mes parents sont riches, ma famille est riche et ma sœur et moi sommes par conséquent virtuellement riches.(…) Malgré cela, malgré toute cette chance et toute cette richesse, depuis très longtemps, je sais que la destination finale, c’est le bocal à poisson. Comment est-ce que je le sais ? Il se trouve que je suis très intelligente. Exceptionnellement intelligente, même. Déjà, si on regarde les enfants de mon âge, c’est un abysse. Comme je n’ai pas trop envie qu’on me remarque et que dans une famille où l’intelligence est une valeur suprême, une enfant surdouée n’aurait jamais la paix, je tente au collège, de réduire mes performances mais même avec ça je suis toujours première». La quinquagénaire et l’enfant ont toutes deux cerné l’inanité du monde dans lequel elles évoluent et ont décidé de s’y soustraire en se conformant à l’image que les autres ont bien voulu avoir d’elles. Toutes les deux ont une sensibilité exacerbée et la concierge qui s’appelle Renée et que tout le monde appelle Mme Michel a un chat, mais elle ne l’a pas baptisé Félix : ayant lu Tolstoï, son chat s’appelle Léon.

Une incertitude exquise   

Paloma, la petite fille, débusque Renée derrière la concierge et finit par communiquer avec elle. Une première brèche est ouverte qui permet de s’introduire de l’autre côté du miroir. Le deuxième personnage à voir au delà du stéréotype sera le cinéaste Ozu qui, au nom du chat, découvrira la sainte admiration de Tolstoï. Le cinéaste Ozu, nouvel habitant de l’immeuble, richissime et célèbre, se détourne de tous les bourgeois qui le sollicitent pour s’intéresser à la fois à Renée, la concierge, et à Paloma. Il leur ouvre sa porte et est fasciné par la culture et la sensibilité de Renée. Il visionne des films avec elle et c’est là qu’on est dérouté. De quel côté du miroir est-on ? Il nous devient impossible de lire l’histoire sur le mode du roman traditionnel. La part accordée à la musique dans cet espace où se retrouvent Ozu et la concierge pour vivre une sorte d’idylle nous fait penser à l’harmonie du monde idéal. Est-on dans l’univers onirique de la sphère hermétique où vit Renée ? La rencontre avec Ozu se fait-elle du côté du miroir visible au commun des mortels ? L’intrigue reste ouverte.
C’est peut-être là que réside le pouvoir suggestif du cinéma, ou peut-être Renée est-elle une romantique authentique rescapée, un hérisson tendre à qui peut et mérite de s’en approcher. Le discours qu’elle prononce tout au long du roman est plein de certitudes; elle initie le lecteur à ce qu’il ne voit pas et le recul de l’ironie dont use le personnage exclut toute contestation et permet de savourer la profondeur autant que la légèreté et l’humour dans les pensées dégagées.

Le regard du cinéaste

Le cinéaste Ozu réunit les deux générations. La projection des films, la beauté de l’image et l’atmosphère douillette de la salle de cinéma aménagée dans son appartement a une faculté régénératrice. La musique dans les toilettes de son appartement remet le corps à l’honneur. Grâce au cinéaste Ozu et à son regard perspicace, les deux personnages de la petite fille et de la concierge se retrouvent pour qu’à la fin la petite fille renonce à l’idée du suicide. Elle y renonce après avoir connu la souffrance due à la mort de son amie Renée. Elle y renonce en se promettant d’apprendre à annuler le sens du mot «jamais» au moyen de l’initiation à la Beauté dans l’art. 
La concierge quinquagénaire meurt et la petite fille de douze ans décide de vivre, ce qui donne au roman une touche d’espoir en une nouvelle génération, aussi sensible que celles qui l’ont précédée mais beaucoup plus lucide. La petite fille ne perpétuera pas le rêve.
La concierge quinquagénaire meurt et le cinéaste et la petite fille lui rendent un dernier hommage. Ils se dirigent tous les deux vers la morgue après avoir pris chez elle quelques affaires. Mme Michel, Renée, ne partira vraiment que quand elle aura revêtu son costume : la très belle tenue que lui a offert le cinéaste. Sur leur chemin, ils entendent de la musique et s’arrêtent pour l’apprécier.
Yosr BLAÏECH

Source: La Presse


Source: lapresse.tn

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Posté le mardi 08 décembre 2009 dans Lettres et Pensée



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