De l’image en général et de la télévision en particulier
Par Habib HAMDA JERBI
Platon est assurément, de toute l’histoire de la philosophie, le philosophe qui nous est le plus proche, car plus qu’aucune autre philosophie, le platonisme peut, selon une certaine perspective, être le déchiffreur de notre temps.
La pensée philosophique platonicienne, tant politique que morale, fut en son temps, une mise en garde constante et récurrente contre l’inévitable perversion du politique et de tout pouvoir en tant qu’il porte en son essence les germes de sa corruption en tyrannie, et contre la falsification de la parole et du discours dans l’usage rhétorique du langage par les sophistes.
Ce que Platon a été le premier à comprendre, et ce qui demeure toujours d’actualité, c’est que tyrannie et sophistique forment un couple monstrueux, puisque « la tyrannie n’est pas possible sans une falsification de la parole, c’est-à-dire de ce pouvoir humain de dire les choses et de communiquer avec les hommes» (p. Ricœur, Histoire et vérité).
Or ce Platon, dénonciateur de la violence faite au langage dans l’art de la rhétorique des sophistes et de sa collusion inéluctable avec la tyrannie, est avant tout le critique des médias de tout genre, pour autant qu’ils se substituent sournoisement au contenu de sens dont ils ne sont censés être que le moyen ou le support. Platon, penseur du langage comme moyen de communication, est sans doute celui dont la condamnation catégorique des «fabricants d’images», il y a plus de deux mille ans, va le plus loin et au plus profond dans la compréhension de la nature des médias actuels.
Medium
et espace
éthico-politique
Il se rencontre en effet une convergence effective et profonde entre la rhétorique sophistique dénoncée par Platon et les médias de notre époque. En effet, le sophiste combattu par Platon, sans concession aucune, est ce fabricant d’images discursives trompeuses qui peut tout à fait être considéré comme l’ancêtre des prophètes des médias de notre époque, qui ne cessent de proclamer que le monde est entré dans l’âge de l’image et que tout message ne peut être qu’image.
C’est ce qui semble être mis en pratique aujourd’hui par l’utilisation de l’image comme médium, donnant lieu à un développement de la télévision qui a atteint une forme paroxystique.
Le niveau d’actualité de la pensée platonicienne, dans ce contexte, réside dans le fait qu’elle dénonce sans états d’âme et avec clairvoyance le danger que fait peser le pervertissement de la vie publique par les médias, et met à jour leur corruption toujours possible de l’espace commun comme espace éthico-politique. C’est ainsi que le geste inaugural de la pensée philosophique, chez Platon, fut la condamnation de l’usage sophistique du discours dans lequel le dire devient l’être ou, pour dire mieux, ce qui est dit de quelque chose y est considéré comme étant l’être de cette chose. Car, selon la sophistique, l’être ou l’essence de quelque chose n’est rien d’autre que ce qu’on en dit.
Le dire (discours) n’est pas, pour les sophistes, une reproduction de la réalité, une copie de ce qui est, mais véritablement une production par les mots d’êtres et de choses qui n’existent pas, et ce, par l’attribution, dans le discours, des choses qui n’existent pas aux choses objet de définition.
C’est par cette manière de dire ce qui n’est pas qu’ils inventent, grâce à l’art de la rhétorique, qui est une forme savante et gracieuse de l’art de fabriquer les images par le langage ou «mimétique», des mondes qui n’existent pas, engendrant et entretenant l’illusion et l’erreur, à propos de ce qui existe.
Image télévisuelle et abolition de la différence
Dire les choses selon Platon est bien produire une image à leur propos, les représenter d’une certaine façon mais, dans cet exercice, il y a selon lui une bonne image discursive qui demeure en harmonie avec le réel et qui reste réservée, en retrait par rapport à ce qui est dit ou énoncé, et une seconde, mauvaise, qui ne respecte aucune mesure, si ce n’est celle de l’homme auteur du dire qui se prend pour la mesure de toute chose, et qui bat de sa propre mesure, n’obéissant qu’à sa propre loi.
Cette sorte d’image qui ne se tient plus sous l’injonction du réel, n’est point une «image de la réalité», elle devient une «réalité deux» ou une deuxième réalité, autre que la réalité, n’ayant d’autre être que l’être d’une image.
C’est dans cette opposition à la sophistique que Platon est apparu susceptible d’être considéré comme le penseur de ce nouvel âge, qui se présente sous la figure d’une inflation d’images devenue familière, et instituant de fait, dans l’espace de la vie sociale, une télécratie réelle.
La querelle de Platon avec les sophistes, et dont l’objet était le langage comme média, a pour enjeu la sauvegarde de la différence entre le langage comme image et le réel, car biffer cette différence signifie, pour Platon, laisser le champ libre au jeu démagogique de la sophistique qui va réduire le réel à la diversité infinie de ses apparaître fictifs dans le discours.
Or c’est cette différence qui se trouve irrémédiablement occultée par la forme actuelle de la fabrication des images, et dont la pratique la plus «visible» est revendiquée et assumée par la télévision. La télévision se présente en effet, dans son essence même, comme la fabrication et la diffusion des images censées n’être que des copies du réel, qui n’en omettent rien, et cela dans le but de les mettre à la disposition de tous et en tout lieu.
Cependant, l’image, dans sa forme télévisée, en biffant totalement sa différence avec le réel, ne dit plus quelque chose de quelque chose : elle se dit elle-même comme chose, et c’est en ce sens qu’elle n’est pas un discours qui dit quelque chose.
Quand l’image du réel supplante le réel
La télévision comme production d’images ne dit pas le réel par le moyen de l’image, elle le fait disparaître derrière l’image pour mieux entretenir l’illusion que l’image est le réel lui-même. L’image qui se montre à la télévision, «parle d’elle-même» dans tous les sens du terme. Or le discours, qui est à l’opposé de l’image, demeure un support qui n’exclut pas le réel dont il parle : il ne l’exclut pas par la mise en place d’une nouvelle réalité, celle de l’image, en lieu et place de la réalité elle-même
En tant qu’image, le discours conserve son statut d’image comme copie de ce qu’il transporte, de telle sorte qu’il est fondamentalement une mise en opposition relative de deux termes, la réalité et les mots qui la disent. C’est cette opposition qui installe une différence rendant possible la détermination au moyen de la réflexion et de la pensée, parce que toute détermination par les mots ne pourra être que partielle et incomplète, car jamais en effet les mots ne seront identiques aux choses.
Le discours véritable manifeste ce à propos de quoi il est dit, et ce qui y est dit. Comme il se manifeste pour rendre évident ce que veut dire ce qui a été dit. Le discours qui ne prétend pas être les choses mêmes brise ainsi le principe d’identité qui ferait de l’image un même que les choses.
Or c’est selon cette perspective que la télévision, dont le message ou le langage est l’image brute qui remplace la réalité, apparaît comme une pratique médiatique qui fait tout pour que la différence entre le médium et ce qu’il dit, ou le sens, se trouve expulsée, supprimée, rendant ainsi la distance nécessaire de la pensée nulle.
Quand l’image se confond avec ce dont elle est l’image, au point d’apparaître comme le réel lui-même, elle devient, aux yeux de tous, la réalité même.
Quand des êtres deviennent des images, les images deviennent à leur tour des êtres. C’est ce phénomène qu’on peut constamment remarquer en observant comment sortent de l’anonymat, qui eût dû rester le leur, des êtres insignifiants et rudimentaires qui, en se mettant au service de la télévision en histrions de l’animation, de la chanson ou de la présentation des programmes, deviennent des idoles dans le monde des images, images elles-mêmes pourtant d’entre toutes les images.
La vie comme image est élimination
de la vie
La télévision corrompt, en fait, tout ce qu’elle touche en le transformant en image. Car toute image qui se prétend être identique à la réalité est une mystification de la réalité. Elle sera toujours fausse ou vide. Vide, elle l’est dans sa façon d’être un instant fugitif ne possédant aucune signification de par soi, et fausse car, de par sa nature même d’image, elle n’a aucune consistance et elle est destinée ainsi à laisser toujours sa place à une autre image. Or c’est cette insignifiance et cette inconsistance qui donnent sa nature propre à l’image télévisée en tant qu’image qui ne dissimule ni n’occulte en fait la réalité, mais qui la simule dans le non lieu, dans une sorte d’atopie ou d’utopie, des images éphémères.
La télévision accomplit sa mission en transformant tout en image et, quoiqu’on dise, la prolifération des images qui en procède ne peut aboutir qu’à la destruction des autres formes de médias qui expriment la vie, comme l’art ou la littérature. Cette prolifération corrompt en effet, de façon irrémédiable, la relation initiale entre un médium et le sens qu’il contient ou auquel il renvoie, et ce en annihilant, par la course folle des images, le temps d’assimilation ou d’appropriation du message.
Dans le rapport avec l’image télévisée, le destinataire n’est plus un sujet, c’est un spectateur. La logique de l’information par l’image présuppose la passivité du destinataire qui se trouve réduit à la condition de celui qui regarde les images défiler. Son contact avec les séquences de vie qui se déroulent devant lui, sans aucune cohérence d’ailleurs, se limite à regarder une représentation de la vie, la vie comme image et en images.
Or la vie comme image est purement et simplement une élimination de la vie, une fiction de vie, et c’est pourquoi la télévision, comme véhicule d’images, est l’expression la plus extrême du renoncement à la vie. «Regarder la télévision», c’est «ne rien faire», c’est s’ennuyer à ne rien faire. L’ennui procède du temps perdu de la vie.
Pour lutter contre l’ennui, la boîte à images se retrouve contrainte de déployer tous les moyens pour maintenir le spectateur moyen (autant dire l’ignorant) en situation de spectateur; c’est ainsi qu’elle se croit obligée de s’adresser à sa sensibilité la plus primitive dans ses manifestations les plus frustes. Elle s’en acquittera en faisant se dérouler, devant ses yeux hallucinés, toute la violence imaginable dans les comportements et dans les sentiments, et ce pour satisfaire ses instincts les plus primitifs par des dérivatifs imaginaires.
Elle ne suscite aucun accroissement de la sensibilité, et encore moins celui de l’intelligence ou de l’esprit. Le voyeurisme devient de fait l’attitude fondamentale qui dérive de ce mode d’existence soumise à la télécratie. Sinon y a-t-il spectacle plus horrible ou plus désolant de cette existence par le moyen de l’image que celui de millions de gens affaissés et regardant un match de football à la télé?
L’âge de l’image est, paraît-il, le temps des crétins.
H.H.J.
——————
* Professeur de Philosophie, Faculté des Lettres et des Sciences humaines de Kairouan
Source: La Presse
Source: lapresse.tn
Tags: "la vie comme image" +critique, l’image, c’est, images, image, réalité, télévision, discours, platon, choses, différence, langage, chose, sophistique, moyen, médias, pensée, temps, quelque, aucune, effet, forme, devient, d’images, l’être, qu’elle, celui, l’art, tyrannie, sophistes, d’une, politique, rhétorique, spectateur, deviennent, mesure, façon, êtres, opposition, télévisée, d’image, propre, place, trouve, message, possible, demeure, autre, philosophie, nature, considéré, n’existent, médium, pratique, qu’image, propos, tunisie
Laisser un commentaire
Navigation
- Actualités
- Forum
- Lavage à domicile
- Voyage en Tunisie
- Poèmes d'Amour
- Horoscope
- TV en ligne
- Programme TV
- Tunisie Annonces
- La révolution en vidéos
- Télécharger musique
- Heures de prières
- Météo Tunisie
- Cours des devises
- Derniers Tags
- Contact
Actualités Tunisie
- A la une
- Actualités nationales
- Arts
- Autre
- Business
- Cahiers culturels
- Cinéma
- Communiqué
- Conso
- Courses
- Culture
- Culturel
- Décès
- Digital
- Divers
- Dossiers
- Economie
- Editorial
- Entreprises
- Faits de société
- Finance
- Foot
- Handball
- Idées et Débats
- International
- Justice
- Le Monde
- Lectures
- Lettres et Pensée
- Life Style
- Livres
- Maison et jardin
- Media
- Mode et beauté
- Monde
- Musique
- Nouveautes
- Paroles de Jeunes
- People
- Politique
- Proximités
- Ramadan
- Régions
- Save the Date
- Shopping
- Showbiz
- Société
- Sport
- Sports
- Style de Ville
- Technologie
- Tendances
- Tennis
- Théâtre
- Vadrouille
- Vie de couple