Lis, de Jamel Ghannouchi: L’insoutenable drame du génie


• Ce roman a le mérite d’aborder frontalement la question de la représentation allégorique de cette idée abstraite qu’est le génie détenteur d’un pouvoir quasi magique capable de se commuer en aptitude naturelle à créer, et  aussi souffrance morale en tant que revers de la médaille.



Dans Lis, Jamel Ghannouchi a bousculé la littérature tunisienne d’expression française (elle est dans l’air du temps), marquée par le poids de l’autobiographie, en publiant un ambitieux roman dans lequel science, philosophie,névrose et troubles psychiques inhibant le comportement social des héros, Omar et Anouar, se mêlent intelligemment. La structure du récit n’a toutefois rien  d’un roman classique, ni d’une autobiographie. A partir de l’expérience vécue par les deux personnages, l’auteur a trempé sa plume non dans un encrier, mais plutôt dans la vie, dans un moment de réflexion sur les dérives susceptibles de résulter du génie; ce don offert parcimonieusement par la nature (certains diraient par la grâce du Seigneur) à des êtres «élus». Dans une méditation finement observée de près et dans ses moindres détails, il fait le procès de ses héros, Omar et Anouar, qui n’ont jamais compris que science sans conscience est ruine de l’âme.

Victimes du surmoi

Lis est une diatribe qui prend par moments l’aspect  d’un violent réquisitoire contre ces surdoués dont il, l’auteur, donne un tableau peu reluisant. Victimes presque consentantes de la surenchère et de l’escalade du surmoi, Omar et Anouar constituent la face cachée, l’envers du décor d’une dérive à laquelle, inconsciemment, ils ont activement participé et contribué.
Dans un développement narratif bouleversant qui transfigure la dégringolade et la déchéance des deux héros, génies précoces de la littérature et de la poésie,Jamel Ghannouchi décrit avec force détails leur descente aux enfers. Derrière la façade si rutilante de la notoriété, ont-ils songé un seul instant que l’enfer n’est pas nécessairement pavé de bonnes intentions, et que le modèle de la perfection absolue ne peut se réaliser ou aboutir qu’à des résultats fâcheux ?
Et pourtant, l’auteur insiste sur l’injonction précise et formelle par le verset du Coran : «Lis», d’où le titre du roman. Dans «Iqra», nous lisons : «Lis, de par le nom de ton Seigneur qui a créé! Qui a créé d’une jonction sanguine! Lis, car ton Seigneur est très généreux! Il a enseigné par le calame. Il a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas».   Cette injonction recommande au fidèle le devoir, voire  l’obligation de s’instruire, car «à mesure qu’on progresse dans l’instruction, on se rend à l’évidence et avec un immense bonheur qu’on a contribué en quelque manière au progrès et au bien de l’humanité», clamait Louis Pasteur en 1892.
Lis donne une idée très douloureuse et dramatique de la tragédie de ces deux génies dont le destin se trouve à un moment du récit intimement et fatalement lié aux troubles psychologiques d’une personnalité pas assez mûre pour gérer les incertitudes d’une gloire naissante qui arrive et vous surprend.

La folie au bout du chemin

Dans cette fiction, Jamel Ghannouchi donne l’impression de se complaire dans un univers où la folie est quasi permanente. Ses héros peinent à trouver une voie salutaire à leurs problèmes existentiels. Quant à lui, il semble avoir trouvé ici le Graal de la tourmente de la création littéraire avec la destinée de deux écrivains, Omar et Anouar, deux grands esprits qui ont remarquablement réussi à rejoindre,  de leur vivant, les immortels du Panthéon mais qui, hélas, malgré la consécration, ont lamentablement  échoué dans leur vie privée, puisqu’ils ont tôt fait de sombrer dans la drogue, l’alcool, la folie, l’enfermement carcéral et des cures de désintoxication et, enfin, le suicide. Aucune victime, fût-elle coupable, n’a le droit de porter sa souffrance comme une couronne d’épines. Les dés étaient pipés dès les premières lignes et les héros bel et bien roulés dans la farine. Le reste était clair comme de l’eau de roche.
Jamel Ghannouchi, mathématicien et universitaire, à la cinquantaine épanouie, est l’auteur fécond d’une abondante œuvre romanesque publiée en Tunisie et en Europe, souvent gratifiée par des distinctions de prestige tant en Tunisie (Comar) qu’à l’étranger, en Belgique et en France.

Adel LATRECH

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*   Lis  de Jamel Ghannouchi, MC Editions, novembre 2009

Source: La Presse


Source: lapresse.tn

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Posté le mardi 08 décembre 2009 dans Lettres et Pensée



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