Adnen Mansar : «Il est temps de dire, haut et fort, que le nationalisme n’a pas tout créé dans ce pays»
Né en 1966, Adnen Mansar est diplômé de l’Ecole normale supérieure de Sousse. Agrégé d’histoire, il a assuré la fonction de chercheur, entre 1992 et 2000, au sein de l’Institut supérieur d’histoire du mouvement national.
Depuis 2000, il enseigne à la faculté des Lettres et des Sciences humaines de Sousse. Il est l’auteur, en collaboration avec Amira Alayya Essaghri, de La lutte armée en Tunisie (publication de l’Institut supérieur d’histoire du mouvement national, en deux tomes), de stratégie de la domination : le protectorat français et les institutions de l’Etat tunisien (publications de la faculté des Lettres et des Sciences humaines de Sousse, 2003) et de L’Etat de Bourguiba : chapitres d’idéologie et de pratique 1956-1970 (éd. Amal, Sfax, Tunisie, 2007)
Adnen Mansar fait partie d’une nouvelle génération d’historiens tunisiens qui s’attachent à l’histoire de notre pays et qui tentent de la lire avec des outils scientifiques actuels. Ce qui caractérise les travaux du chercheur, c’est son goût pour le détail, c’est-à-dire le détail quotidien qui, décortiqué, accède au rang d’événement historique. Adnen Mansar apparaît non seulement comme un fin lecteur et écrivain de l’histoire, mais encore comme un subtil historiographe.
En raison de sa longueur, l’entretien qu’il nous livre ici ne sera pas présenté in extenso dans ce numéro : il nous a paru en effet plus convenable de vous en réserver la seconde partie pour la semaine prochaine.
Beaucoup d’ouvrages ont été consacrés à l’histoire contemporaine de la Tunisie, ainsi qu’à la présence française en Tunisie, à l’Indépendance, à la naissance de l’État tunisien moderne. Pourriez-vous vous situer dans ce mouvement d’écriture de l’histoire et nous éclairer sur vos positions envers ce qui existe ?
Evidemment, les historiens tunisiens des deux générations précédentes ont beaucoup travaillé sur l’histoire contemporaine de la Tunisie. J’appartiens à la troisième génération des historiens universitaires tunisiens, une génération qui, tout en étant reconnaissante à celles qui l’ont précédée, fait de son mieux pour déblayer des pans entiers de la mémoire nationale. L’historiographie tunisienne peut être fière du travail déjà accompli malgré le manque de moyens et, surtout, la situation dans laquelle se trouvent les archives. Certes, sur le plan documentaire, un grand effort a été accompli, ne citons en exemple que les deux principales institutions sur lesquelles se ruent les spécialistes de la période contemporaine, à savoir les Archives nationales de Tunisie ainsi que l’Institut supérieur d’histoire du mouvement national (Ishmn). Ces deux institutions offrent à l’historien de la période contemporaine le gros du matériel documentaire ; dans le premier cas, il s’agit de documents tunisiens produits par les différentes instances administratives du gouvernement tunisien, dans le deuxième, il est question de documents émanant de l’administration coloniale ou métropolitaine. La génération à laquelle j’appartiens doit s’estimer heureuse de l’abondance des fonds documentaires donc, et il suffit de regarder un peu en arrière pour voir les sacrifices consentis par nos prédécesseurs. Mais la génération, à laquelle j’appartiens aussi, a découvert que presque tous les thèmes ont été épuisés et qu’il était difficile de travailler sur un thème classique sans recouper d’autres travaux. Innover était alors une nécessité à la fois méthodologique et scientifique. Étant personnellement spécialiste de la période contemporaine, j’avais remarqué, comme tous mes collègues historiens, la prédominance de l’histoire du nationalisme sur tous les autres thèmes qui d’emblée rentrent dans le cadre chronologique de la période en question. Un historien ne peut échapper à la logique nationaliste pendant les deux premières décennies de l’indépendance tunisienne : il s’engage dans le mouvement général créé par le nationalisme et tente, lui aussi, de dépoussiérer la mémoire collective. Passée cette période de remise en question de l’historiographie coloniale, il est de son devoir, scientifiquement parlant, de diversifier ses centres d’intérêt tout en gardant devant soi la notion d’engagement. L’identité nationale tunisienne n’est pas seulement le nationalisme, c’est aussi les institutions qui témoignent de l’ancienneté de l’organisation politique et administrative de ce pays qu’est la Tunisie. Il est temps de dire, haut et fort, que le nationalisme, et l’Etat national, n’a pas tout créé dans ce pays, même s’il a essayé de rénover le préexistant. Nous comprenons mieux maintenant les limites de la logique nationaliste car on s’en éloigne de plus en plus. J’ai essayé quant à moi d’étudier, dans mon livre intitulé Stratégie de la domination : le protectorat français et les institutions de l’Etat tunisien, les institutions de l’Etat tunisien durant la période coloniale, à savoir l’institution beylicale, l’institution caïdale et l’institution judiciaire. Il s’agit là des trois principales institutions de l’Etat qui, malgré toute la production historiographique depuis l’Indépendance, n’ont été étudiées que de façon très superficielle. Pour la période de l’Indépendance, j’ai essayé d’étudier le phénomène bourguibien et la théorie de l’État chez l’élite tunisienne, au vu de l’idéologie et de la pratique, avec une approche à la fois critique et objective, en essayant de dépolitiser cette période de l’histoire tunisienne longtemps laissée en pâture aux non spécialistes, aux historiens du dimanche et aux carriéristes de la politique.
Le lecteur se rend compte aussitôt que vos travaux suivent un fil conducteur. Si, dans Stratégie de l’hégémonie : le protectorat français et les institutions de l’État tunisien, vous vous attardez sur la cour beylicale et sur ses différentes relations avec le protectorat français d’un côté et avec les masses tunisiennes de l’autre, vous vous attelez, dans L’Etat de Bourguiba : chapitres d’idéologie et de pratique 1956-1970, à la figure du leader Habib Bourguiba, à son idéologie et à ses combats quasi quotidiens pour faire de la Tunisie un Etat indépendant et moderne. Quels liens voyez-vous entre ces deux livres, quelles démarches avez-vous entreprises pour mener à bien votre réflexion ?
J’ai fait de l’histoire institutionnelle et politique de la Tunisie indépendante ma spécialité. C’est le premier fil conducteur entre les deux livres que vous avez cités. Le deuxième fil est le suivant : étudier l’évolution de l’expérience étatique tunisienne dans la continuité, dans la longue durée, ce qui, à mon humble avis, devrait changer, même de façon relative, certaines visions classiques qui mettaient et mettent encore l’accent sur les ruptures, les cassures et les changements brusques. Certes, le nationalisme a transformé l’expérience étatique en Tunisie, en donnant à l’État un contenu à la fois riche et neuf, une raison d’être, une idéologie qui puisait sa légitimité dans l’effort de reconstruction. Mais l’expérience bourguibienne, même si elle apportait l’essentiel sur le plan du contenu à injecter, est restée fidèle à cet esprit de continuité, et fait sien tout l’héritage étatique depuis les temps les plus reculés. Il faut revoir de près les discours de Bourguiba, où il exprime une certaine fierté historique d’être le continuateur des expériences précédentes, pour s’en assurer. Certes, le narcissisme bourguibien a toujours eu tendance à surévaluer l’apport du nationalisme et de soi-même, mais ce n’est que du narcissisme qu’un historien doit savoir relativiser. Bourguiba a annulé l’institution caïdale (juin 1956) mais a institué un nouveau corps, celui des gouverneurs, qui n’en différait, sur le plan du recrutement et des prérogatives, que peu. Bourguiba ne fut-il pas le bey de l’Etat indépendant ? La représentation de son pouvoir chez la première génération de l’Indépendance ne fut pas très différente de celle qu’on se faisait du bey, sauf que les pouvoirs de Bourguiba étaient plus étendus, nonobstant la République et ses institutions. Certes, il ne faut pas sous-estimer l’apport du nationalisme et de son expression majeure, le bourguibisme, dans la modernisation de la Tunisie : y manquer serait injuste et subjectif. La modernisation est l’œuvre de l’indépendance avec laquelle la Tunisie a accédé à la contemporanéité. Des études ont abondé dans ce sens. Ce que j’ai essayé de faire dans le livre sur Bourguiba (l’Etat de Bourguiba : chapitres d’idéologie et de pratique 1956-1970) est une approche critique du nationalisme au pouvoir, de ses succès, ainsi que de ses déboires. Il est également temps pour les professionnels de l’histoire de remettre cette modernité en question, je voudrais parler du niveau politique bien sûr.
(Suite de l’entretien dans le prochain numéro)
Propos recueillis par Aymen Hacen
Source: La Presse
Source: lapresse.tn
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