Désagréables polémiques identitaires: Les "sentiments viscéraux des enragés"
Par Soufiane Ben Farhat
Il n’y a pas de fumée sans feu. Le ministre français de l'Immigration, Eric Besson, le sait pertinemment. Il y a deux jours, il a dénoncé dans un communiqué des propos "xénophobes" d'un maire de l’UMP, le parti de la majorité présidentielle.
André Valentin est maire de la commune de Gussainville située dans le département de la Meuse et la région Lorraine. Elle s’étend sur 10,4 km2 et ne compte que 40 habitants en tout et pour tout. Lors d’une réunion locale organisée dans le cadre du grand débat français sur l’identité nationale, André Valentin a déclaré publiquement : "Il est temps qu’on réagisse, parce qu’on va se faire bouffer. Y en a déjà 10 millions, 10 millions que l’on paye à rien foutre".
Il faut aussi préciser que le père de M. André Valentin, selon ses dires, "est belge avec des origines chez les indiens du Delaware aux Etats-Unis". Et dans une interview au Post.fr, André Valentin a enfoncé le clou : "Faire venir des immigrés, c’est possible Si on en a besoin, pourquoi pas ? Si l’immigré travaille, qu’il ne me fait pas chier avec sa religion et qu’il respecte le drapeau français, ça ne me pose pas de problème".
Voilà où certains rabaissent le débat démocratique en France, vieille démocratie du Vieux continent. De la haute voltige en matière de délire et de haine. Eric Besson l’a relevé à plusieurs titres. Ainsi, a-t-il exigé l’apurement du site internet ministériel du débat sur l’identité nationale des messages racistes qui s’y sont glissés: "Si l’immense majorité des 40.000 contributions reçues sur le site internet du grand débat sur l’identité nationale sont parfaitement respectueuses de nos principes républicains, un petit nombre d’entre elles présentent un caractère raciste et xénophobe", a précisé M. Besson. Il a même exigé qu’un onglet permettant aux internautes de signaler les contributions litigieuses soit inséré sur le site.
En vérité, en France et en Europe occidentale plus qu’ailleurs, certains débats sont par essence problématiques. Le poids de l’actualité aidant, ils ne manquent pas de se transformer en brûlots. C’est le cas dès qu’il s’agit de l’immigration ou de l’Islam. Le débat y est truffé de désagréables polémiques. "Chaque pays européen a ses symboles ou ses sujets pour cibler les Musulmans", a écrit, il y a quelques jours, Tariq Ramadan dans le Guardian. "En France, c’est le foulard ou la burqa; en Allemagne, les mosquées; en Grande-Bretagne, la violence; des caricatures au Danemark; l’homosexualité aux Pays-Bas, et ainsi de suite".
Dans une Europe crispée et effrayée par la mondialisation effrénée et ses interminables compilations de crises superposées, on incrimine volontiers le Musulman. Tout comme, avec le déclin de l’Empire romain d’Occident au Ve siècle et l’avènement des féodalités, l’effritement géographique et identitaire de ce qui deviendra l’Europe a eu pour corollaire la peur du Sarrazin.
Aujourd’hui, la donne est plus complexe et dramatique. En Europe, elle s’inscrit dans un processus historique de perte d’identité.
L’écrivain et journaliste néerlandais Ian Buruma (de père allemand et de mère anglaise) en a brossé les contours dans le Corriere della Sera: "Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, de nombreux Européens croyaient à leurs rois et reines, agitaient le drapeau, chantaient l’hymne national et apprenaient les épisodes héroïques de leur histoire. Leur pays était leur maison. L’identité n’était pas encore vue comme un problème. La plupart d’entre nous vit aujourd’hui dans un monde laïque, libéral, désenchanté. Les Européens sont plus libres qu’ils ne l’ont jamais été : les curés ne nous disent plus ce que l’on doit faire ou penser. Mais cette liberté a un prix : l’affranchissement vis-à-vis de la foi n’a pas toujours comporté le bonheur, mais au contraire, il a souvent provoqué la confusion, la crainte, le ressentiment. Les Musulmans sont enviés, car ils ont encore une foi, ils savent qui ils sont et ils ont des valeurs pour lesquelles cela vaut la peine de mourir. Les hauts minarets et les visages voilés représentent une menace, car ils remuent le couteau dans la plaie de ceux qui ont souffert la perte de leur foi. On peut espérer que les démocraties libérales sortent de cette période de mal-être, qu’elles résistent aux pressions de la démagogie et qu’elles parviennent à contenir les pulsions violentes. Il vaudrait donc mieux qu’il y ait moins de référendums, parce que, contrairement à ce que l’on pense, ils affaiblissent la démocratie, obligeant les responsables à aller dans le sens des sentiments viscéraux des enragés, au lieu de gouverner de façon sensée".
Paradoxalement, l’affranchissement n’est pas toujours synonyme de bonheur.
S.B.F.
Source: La Presse
Source: lapresse.tn
Tags: les sentiments desagreables, débat, valentin, identité, andré, elles, europe, france, nationale, français, besson, tunisie
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