Inde et Pakistan : les enjeux de l’alliance différentielle américaine
Par Pr Khalifa Chater
«En tant que économies dirigeantes, les Etats-Unis et l'Inde peuvent renforcer la reprise économique globale, promouvoir le commerce créateur d’emplois et assurer une croissance équilibrée et soutenue.
En tant que puissances nucléaires, nous pouvons être des partenaires, à part entière, pour prévenir la diffusion des armes les plus mortelles, mettre les armes nucléaires hors des mains des terroristes et assurer notre vision partagée d’un monde sans armes nucléaires.
Etant donné que l’Inde est une puissance globale de plus en plus influente, nous pouvons être des partenaires pour relever d’autres défis transnationaux : développant un partenariat dans le domaine de l’énergie non polluante, nous concertant sur le changement climatique, arrêtant les maladies infectieuses, réduisant la faim et travaillant pour mettre fin à l’extrême pauvreté dans notre temps». (Le Président Obama, accueillant le Premier ministre indien Singh, à la Maison-Banche, 24 novembre 2009).
La visite du Premier ministre indien Singh à Washington et ses entretiens avec le Président Obama, à la Maison-Blanche, le 24 novembre 2009, rappellent et réactualisent les liens étroits entre les deux pays. Manmohan Singh, qui rencontra mardi 24 novembre le Président des États-Unis pour des entretiens clos par un grand dîner-gala, est le premier hôte étranger de l’Amérique à bénéficier de tous les honneurs d’une visite d’Etat à Washington depuis l’arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche.
Les Etats-Unis, le plus grand partenaire commercial de l’Inde, avec son dynamisme économique, son réservoir de plus d’un milliard d’hommes, l’Inde, qui apparaît comme l’un des super-grands de demain, suscite, bien entendu, l’intérêt des acteurs politiques et des hommes d’affaires d’Amérique. Mais l’enjeu dépasse dans ce cas la donne économique. Il concerne essentiellement le nouveau statut international de Delhi et les options géostratégiques qu’il privilégie désormais.
En effet, l’Inde, qui a pris acte de la fin du monde bi-polaire, de la puissance de l’URSS et des possibilités de ce contre-pouvoir, a rompu avec l’approche nehruvienne, tiers-mondiste et non alignée des relations internationales. En quête d’une nouvelle posture, sinon d’un nouveau rôle, cette puissance émergente s’est rapprochée des grands, tissant avec eux des partenariats stratégiques. Qu’il nous suffise de signaler le programme Next Steps in Strategic Partnership (NSSP), son processus de règlement du contentieux frontalier avec la Chine ou ses liens avec les pays membres de l’Asean, au travers de la politique du Look East. Engagée en 1991, cette politique de «Regard vers l’Est» avait pour objectif d’adapter les relations extérieures de l’Inde au contexte de l’après-guerre froide. Les préoccupations économiques, désormais prédominantes, expliquaient l’ouverture indienne sur la région est-asiatique, pour bénéficier des surplus de capitaux et du dynamisme commercial de «l’Asie du miracle». Elle fut admise en 1996 à l’Asean Regional Forum. Privilégiant la prise en compte de son identité asiatique, elle s’engagea, prioritairement, dans le processus de régionalisation de l’Asie du Sud-Est et affirma sa volonté de se présenter comme un pôle stabilisateur sur une scène asiatique, dominée par la montée en puissance de la Chine. Puissance nucléaire depuis 1998, l’Inde a conforté son poids dans les équations stratégiques de l’Asie. Mais son désengagement de la scène tiers-mondiste son alliance naturelle et l’abandon de son leadership des pays non alignés peuvent difficilement être compensés.
Il ressort des entretiens de la Maison-Blanche (24 novembre) que le Président considère l’Inde comme un acteur de plein droit sur la scène mondiale, qui devait être associé dans le traitement de la crise économique, la sécurité nucléaire, la lutte contre le terrorisme et les défis du changement climatique, la lutte contre les maladies infectieuses, la faim et la pauvreté. «Nous reconnaissons que notre objectif central est d’atteindre la paix et la sécurité pour l’ensemble des peuples dans la région, pas seulement un pays ou un autre», rappela cependant le Président Obama, expliquant qu’il ne s’agirait pas d’un partenariat exclusif, dans l’équation asiatique. D’ailleurs, l’Inde ne peut constituer pour les Etats-Unis un contrepoids face à la Chine, ni une alternative à la coopération militaire avec le Pakistan.
La redéfinition de la politique américaine vis-à-vis de l’Inde devait s’accommoder de l’annonce du rapprochement avec la Chine et de l’alliance conjoncturelle, sinon organique, avec le Pakistan ne serait-ce sur le terrain militaire! dans la difficile conjoncture de la guerre d’Afghanistan dont les effets d’entraînement et les risques d’insécurité et d’instabilité ne peuvent être occultés. Ne sous-estimons pas les nécessités de rééquilibrage de la politique américaine en Asie que «la smart politique» du Président Obama mettrait à l’ordre du jour. Comment est-ce que le Président Obama peut suivre sa politique du «go between», entre l’Inde et le Pakistan, deux voisins rivaux, difficiles à concilier ? La question du Cachemire constitue un grave contentieux historique, constamment réactualisé. Ne perdons pas de vue que le Pakistan reste «obsédé par le fantasme d’un encerclement du pays des Purs par l’Inde à l’est et l’Afghanistan à l’ouest». Fut-il une aire de guerre civile, facteur d’extension d’insécurité et d’instabilité dans l’aire, l’Afghanistan constitue un centre d’intérêt important pour le Pakistan, puisqu’il constitue sa profondeur stratégique face à l’Inde.
Or c’est l’évolution de la situation en Afghanistan, identifiée et bien surdimensionnée comme question géostratégique mondiale essentielle, qui dessinera la carte géopolitique dans la région et déterminera le jeu des alliances des Etats-Unis, de l’Inde, du Pakistan et pourquoi pas de la Chine et de la Russie. Elle mettra à l’épreuve les faits d’annonces de la diplomatie publique.
K.C.
Voir Laure Mandeville, Le Figaro, 24 novembre 2009.
Voir la thèse d’Isabelle Saint-Mezard, "La Look East Policy indienne ou la politique régionaliste de l’Inde à l’égard de l’Asie orientale", Institut d’études politiques (Paris), 2001.
Françoise Chipaux, «Inde-Chine : un duel de géants pour une suprématie régionale» - Renaud Girard, «Obama s’engage à finir le boulot en Afghanistan», in Le Figaro, 25/11/2009.
Source: La Presse
Source: lapresse.tn
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