L’Europe et les minarets: Contagion populiste, bourbier de la haine


Par Soufiane Ben Farhat

Dans son édition du dimanche 28 novembre, le très sérieux hebdomadaire britannique The Observer a brossé un tableau apaisant et apaisé de l’Islam en Europe:



"Entre 2004 et 2006, les plus sombres prédictions annonçant un chaos religieux et identitaire se sont multipliées : des bombes avaient explosé à Madrid et Londres, un réalisateur controversé s’était fait poignarder à Amsterdam et des manifestants en colère défilaient dans les rues contre la publication de caricatures du Prophète Mohamed". Pour Bruce Bawer, auteur de While Europe Slept: How Radical Islam Is Destroying The West From Within, le continent n’avait d’autre possibilité que de “se résigner docilement à une transition progressive vers l’application absolue de la charia [loi coranique].” Le quotidien britannique The Daily Mail décrivait quant à lui les émeutes qui ébranlèrent la France fin 2005 comme une “intifada musulmane”.

Aujourd’hui, ces craintes semblent totalement déplacées.

Pourtant, le même jour, les Suisses ont voté à 57% pour l’interdiction de minarets dans leur pays. Ce faisant, ils s’inscrivaient en faux contre l’avis des principaux partis politiques, des responsables religieux et des milieux économiques suisses.

Dans un éditorial intitulé "La peur et l’ignorance", le quotidien suisse Le Temps n’y va pas par quatre chemins: "Les Suisses ont voté avec leurs tripes...La campagne a pourtant démontré que la réalité de l’Islam en Suisse est en total décalage avec l’image maudite qui colle à cette religion depuis plusieurs années – un intégrisme qui se décline dans des formes aussi choquantes que le terrorisme, la charia, la burka, la lapidation des femmes, etc. Les Musulmans de Suisse ne méritent donc pas l’injustice de ce vote sanction inspiré par la peur, les fantasmes et l’ignorance".

En d’autres termes, l’islamophobie rampante sous-tend ce vote d’autant plus crispé que la Suisse bien-pensante le récuse foncièrement. Celle-ci s’est exprimée clairement et sans ambages lors de la campagne référendaire.

Mais, en temps de crise, les ingrédients de la haine sont aux aguets. Des intellectuels et journalistes en font parfois le lit. Jean Daniel en a fait les frais. Il en a rendu compte dans un éditorial paru lors de la guerre israélienne contre Gaza de l’hiver 2009: "J’ai fait involontairement l’expérience de l’émotivité que peut engendrer un martèlement de l’information. Nous avions, dans notre automobile, laissé la radio allumée. De temps à autre, nous changions de station. Chaque fois, de manière lancinante, nous entendions annoncer, sur le ton le plus froid, qu’un Palestinien avait été abattu dans tel ou tel endroit des territoires occupés. Et comme le journaliste, pour aller plus vite, ne précisait pas dans quelles conditions il avait été tué, le sentiment s’installait en nous que le meurtre d’un Palestinien était un événement ordinaire de la vie courante".

Je me souviens d’avoir arrêté le moteur et dit à ma compagne : "Si j’étais musulman, j’aurais envie de sortir de la voiture et de tirer sur n’importe qui".

Le propos se voulait explicatif, voire altruiste. Il a involontairement jeté de l’huile sur le feu de l’amalgame. Parce que, primo, tout Palestinien n’est pas forcément musulman. Si le nombre de musulmans dépasse un milliard et demi de personnes, les Palestiniens, eux, ne sont que dix millions, dont bon nombre de chrétiens et même de juifs. Secundo, martèlement de l’information ou pas, tout Musulman n’a pas, par essence, envie de sortir et de tirer sur tout le monde.

N’empêche, le citoyen lambda aura retenu que tout Musulman a envie de tirer sur n’importe qui. D’où, ici comme ailleurs, la navrante équivoque. Dès lors, le vote suisse contre les minarets — qui semble faire des émules en France et dans d’autres pays d’Europe — recèle, pour certains esprits chagrins du moins, un vote contre les mosquées, voire contre les Musulmans.

C’est comme dans les lois de la mécanique. Les voies de la contagion populiste débouchent sur le bourbier de la haine.

 

S.B.F.

Source: La Presse


Source: lapresse.tn

Tags: contagion populiste, suisse, musulman, envie, tirer, palestinien, temps, minarets, suisses, haine, musulmans, tunisie

Posté le mercredi 02 décembre 2009 dans Monde



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