La métonymie ou le signe qui louche
par le Pr Nébil RADHOUANE
Tout comme la métaphore (voir notre supplément du mercredi 21 octobre 2009), la métonymie est une figure de sens partout présente dans le langage courant. Elle n’est donc point l’apanage du discours littéraire et n’est souvent pas perçue comme une recherche stylistique.
Comme la métaphore, elle repose sur la substitution d’un mot à un autre. Mais si pour la première le rapport qui justifie cette substitution est de ressemblance, pour la seconde le remplacement se produit en vertu d’un rapport de proximité logique ou, comme aiment à dire les sémanticiens, d’une relation de «contiguïté». Lorsque, par exemple, tel journaliste sportif nous apprend :
«Roger Federer est maintenant la première raquette du monde», il n’a pas voulu dire que le tennisman ressemble à une raquette (rapport sur lequel se serait appuyée la métaphore), mais il l’a désigné par l’objet employé dans cette discipline sportive où il est désormais le numéro un mondial. Le rapport métonymique dans l’exemple précédent repose donc sur une relation de proximité logique entre l’instrument et celui qui l’utilise. Voilà qui légitime, dans le langage, que la raquette se substitue à Federer. Les métonymies analogues sont plus fréquentes qu’il n’y paraît. Combien de fois parle-t-on, par exemple, d’une écriture élégante en disant de son auteur qu’il est «une belle plume»? Et en désignant tel violoniste ou tel guitariste, ne dit-on pas naturellement : «second violon» ou «première guitare» ? Et Zidane, Platini, et autres génies du football, n’ont-ils pas été «ballons d’or» ? Et que dire des «casques bleus», puis des «bas bleus» ? Et des «tricolores», des «sang et or» ou des «cheminots» en parlant de certaines équipes de football ? Et de Senghor devenant membre de l’Académie Française, n’avait-on pas dit qu’il était désormais «un habit vert» ? Et de tel avocat qui renonce à la magistrature ou qui part à la retraite, ne dit-on pas très joliment qu’il «quitte la robe»?
Il ne faut pas croire, cependant, que le rapport métonymique ne puisse substituer que l’objet utilisé à son utilisateur. D’autres relations de «contiguïté» peuvent justifier d’autres métonymies de ce genre. Aussi, à une chose pourrait se substituer, par exemple, le symbole qui lui est généralement rattaché. Comme lorsqu’on dit de tel politicien qu’il «brigue un portefeuille», ou qu’il vient d’obtenir «un maroquin», c’est-à-dire «un portefeuille ministériel» et donc un «ministère». Le même emploi est naturel avec «trône», «sceptre», « couronne», «laurier» ou «siège».
En disant ordinairement «Alexandre a mangé toute son assiette» aucun locuteur n’est conscient qu’il vient de «commettre» une métonymie, le contenant s’étant substitué au contenu. La même métonymie est d’ailleurs fréquente avec «boire un verre».
Mais qui de nous se rend compte, aujourd’hui, que dans l’expression : «Il est dans son bureau», il y a une métonymie ? La diachronie (l’histoire d’un mot depuis son origine étymologique) nous apprend en effet que «bureau» est passé par deux métonymies avant d’aboutir au sens qu’il a dans l’énoncé précédent. En ancien français, «burel» signifiait «tissu, étoffe», puis, par métonymie, «la table que cette étoffe recouvrait», et enfin, toujours par métonymie, «la pièce qui contient ce meuble».
L’effet qui, toujours par métonymie, désigne la cause est très fréquent en littérature, comme en témoigne ce vers de Corneille: «M’es-tu donné pour venger mon honneur ?» (Le Cid)
Il s’agit bien sûr de venger, non pas proprement «l’honneur», mais «celui ou ceux qui étaient la cause de cet honneur».
Le même rapport est plus explicite dans ce vers de Racine où l’on pourra parler d’une métonymie in praesentia, puisque le mot remplacé («mon fils») et les mots remplaçants («joie» et «honneur de mes jours») sont présents côte à côte : «Ô mon fils ! ô ma joie ! ô l’honneur de mes jours !».
En voulant dire «je regarde la mort», Victor Hugo, lui aussi utilisant l’effet pour la cause (ou le subséquent pour l’antécédent), dira : «Je regarde la tombe».
Parfois c’est l’inverse qui est observé, comme dans cette formule où la métonymie (appelée dans ce cas «métalepse») se double d’un euphémisme : «Il a vécu.» pour «Il est mort».
Mais très souvent, la métonymie a pour support un nom propre. C’est alors le nom du lieu qui remplace l’objet dont il est l’origine : «Le Bordeaux, le Champagne, le Cognac» sont des métonymies qui désignent des boissons alcoolisées par le nom des régions d’où elles proviennent. Dans d’autres cas, c’est le nom d’une seule marque qui désigne un objet quelle que soit sa vraie marque: «un frigidaire» pour «un réfrigérateur», «un PC» pour «un ordinateur», etc.
Un jour, vivant son désenchantement de poète devant la médiocrité du quotidien et le prosaïsme de la vie conjugale, Mallarmé s’écria : «Marie a laissé ses bas sur mon Baudelaire !».
Il voulait dire, comme chacun devine, que sa femme avait oublié ses bas sur le livre de Baudelaire, son poète préféré : voilà une métonymie où le nom du poète remplace le livre dont il est l’auteur.
Dans le discours des médias, et jusque dans le parler quotidien, il y a plus de métonymies qu’on ne le croit. Il s’agit en effet du meilleur moyen dont dispose le langage pour éviter une expression aux signes lamentablement isolés, monosémiques et univoques. La métonymie, tout comme la métaphore, est une propriété du génie linguistique qui consiste à «remplacer», «déplacer» et «synthétiser» ces signes en vertu de leur parenté secrète et leurs rapports associatifs. Aujourd’hui, pour mieux condamner «l’habitude de fumer», on la déplace volontiers vers le mot qui la «condense» en son symbole métonymique : «le tabac» ou même «la cigarette» ! Et pour dénoncer, par exemple, «la manie de regarder la télévision» qui a remplacé «le plaisir de la lecture chez les jeunes», on «comprimera» métonymiquement l’ancienne et la nouvelle habitude dans leurs objets «notoires» : «La télévision a supplanté le livre»
L’on voit bien que la métonymie est une figure qui louche. Elle prend volontiers un élément pour son voisin. Mais, loin d’être le résultat d’une illusion d’optique, le strabisme métonymique semble être une propriété fondamentale, un mode de perception analogue au fonctionnement de l’inconscient et du rêve. Pareille au lapsus, la métonymie est structurée comme une association, une intersection et un «glissement».
N.R.
Source: La Presse
Source: lapresse.tn
Tags: métonymie exemple, métonymie, rapport, d’une, métonymies, c’est, métonymique, exemple, métaphore, poète, langage, raquette, l’objet, tunisie
Laisser un commentaire
Navigation
- Actualités
- Forum
- Lavage à domicile
- Voyage en Tunisie
- Poèmes d'Amour
- Horoscope
- TV en ligne
- Programme TV
- Tunisie Annonces
- La révolution en vidéos
- Télécharger musique
- Heures de prières
- Météo Tunisie
- Cours des devises
- Derniers Tags
- Contact
Actualités Tunisie
- A la une
- Actualités nationales
- Arts
- Autre
- Business
- Cahiers culturels
- Cinéma
- Communiqué
- Conso
- Courses
- Culture
- Culturel
- Décès
- Digital
- Divers
- Dossiers
- Economie
- Editorial
- Entreprises
- Faits de société
- Finance
- Foot
- Handball
- Idées et Débats
- International
- Justice
- Le Monde
- Lectures
- Lettres et Pensée
- Life Style
- Livres
- Maison et jardin
- Media
- Mode et beauté
- Monde
- Musique
- Nouveautes
- Paroles de Jeunes
- People
- Politique
- Proximités
- Ramadan
- Régions
- Save the Date
- Shopping
- Showbiz
- Société
- Sport
- Sports
- Style de Ville
- Technologie
- Tendances
- Tennis
- Théâtre
- Vadrouille
- Vie de couple