André Velter : «Je suis pour la migration de l’être, à l’infini»


André Velter est né en 1945 dans les Ardennes. Grand voyageur (Afghanistan, Inde, Népal, Tibet, Extrême-Orient), poète et essayiste, il est considéré comme l’un des poètes les plus importants de sa génération.



Auteur d’une trentaine de livres, il est aussi lauréat de plusieurs prix de poésie. On peut citer Aisha (avec Serge Sautreau, préface d’Alain Jouffroy, 1966), L’Arbre-Seul (1990. Prix Mallarmé), Du Gange à Zanzibar (1993. Prix Louise Labé), Le Haut-Pays (1995. Prix Goncourt de la Poésie), La vie en dansant, (2000), Midi à toutes les portes (2007), tous publiés chez Gallimard. Traducteur d’Adonis, de Pessoa et du grand poète afghan Sayd Bahodine Majrouh, il dirige la prestigieuse collection «Poésie»/ Gallimard.  


Nous souhaitons partir d’un constat : certes, vous êtes poète, essayiste, traducteur, journaliste, homme de radio, animateur de collection et anthologiste, mais la poésie semble être votre première vocation, vocation autour de laquelle s’articulent toutes vos activités. Comment vivez-vous la poésie?
En fait, je n’ai pas consciemment décidé d’Habiter poétiquement le monde, comme le suggère Hölderlin. C’est tout naturellement que ma vie a pris ce chemin. À dix-onze ans, je ne savais peut-être pas exactement ce que je voulais devenir, mais je savais très précisément ce que je voulais ne pas être: pas question de jouer le jeu social, pas question de penser en termes de «plan de carrière», pas question de se soumettre aux normes habituelles du travail ou de la famille. Et les premiers poèmes que j’écrivais alors m’offraient déjà ce décalage, cette marge où je devinais les aventures et la liberté à venir. Au fond, je ne suis jamais sorti de ce temps de l’enfance, et encore moins de celui de l’adolescence. Le monde mesquin, étriqué, conventionnel des adultes m’a toujours fait horreur. Ce monde-là est encombré de faux-semblants, de valeurs factices, de réflexes meurtriers. L’un de mes livres s’intitule La vie en dansant. Ce titre résume à lui seul mon art de vivre : insouciant, sans pesanteur, et soucieux de sa forme physique autant que de sa vigueur mentale.
  
Depuis votre premier livre, Aisha, coécrit avec votre ami Serge Sautreau, vous publiez des livres de poésie avec des proses, mais aussi des volumes de proses avec des poèmes. Qu’est-ce qui vous retient dans ce mélange du vers et de la prose ?
Depuis longtemps, la distinction entre vers et prose pose problème : on n’est plus dans Le Bourgeois gentilhomme ! Pour moi qui écris à l’oreille, c’est une question de cadence, de tempo. Les vers, avec leurs découpes, leurs assonances et parfois leurs rimes, suggèrent une scansion et souvent une mélodie, un chant. La prose déploie d’autres modulations, elle permet de suivre le cours de la pensée en s’inventant une temporalité propre, en suivant un rythme qui s’apparente plus à une basse continue. Mais, vers ou prose, tout cela appartient dans mon cas au territoire de la poésie. Dans l’alchimie spécifiquement poétique qui conjugue le sens et le son, on peut considérer que les vers privilégient plus le son et que la prose est plus près du sens, mais c’est une affaire d’équilibre sans cesse à retrouver, à réinventer. L’essentiel c’est qu’il y ait une voix qui s’affirme dans l’écriture. Une voix singulière.   

Vous êtes un grand voyageur, précisément un voyageur au long cours, et de vos voyages, vous ramenez du texte rare, troublant de lumière et de lucidité à l’instar de ce poème intitulé «Épitaphe», extrait de L’Arbre-Seul :
«Passant, il ne s’est rien passé : ne t’arrête pas.
Les stèles, les mausolées et les temples célèbrent de tristes songes.
De mon corps sans vie est né un feu de joie» (p. 187)

Qu’est-ce qui motive alors votre quête de l’ailleurs ? Est-ce vous-même ou la poésie que vous recherchez à travers le «dépaysement»?
Je cherche un réel plus vaste. Sur la terre et dans la tête. Un espace sans bornes ni frontières. L’ailleurs n’est pas forcément plus vivable ou plus enchanteur que l’ici, mais le déplacement, la translation, le voyage changent évidemment les perspectives, bousculent les habitudes, obligent à quitter les rails : chaque départ offre un surcroît de légèreté, une jubilation qui tient à ce sentiment de surprise possible puisque l’on va se retrouver là où l’on ne s’attend pas. Le petit poème que vous citez n’aurait pas été écrit ni pensé sans mes longs séjours en Asie. Cette épitaphe n’est en effet pas destinée à une stèle ou un tombeau puisqu’elle n’imagine aucun lieu de recueillement ou de célébration post-mortem. Je suis pour la dispersion des cendres par un jour de grand vent. Je suis pour la migration de l’être, à l’infini.

Le septième sommet, L’amour extrême et Une autre altitude Poèmes pour Chantal Mauduit, parus respectivement en 1998, 2000 et 2002, sont aujourd’hui réunis en un seul volume. Maints poèmes de cette somme subjuguent le lecteur, l’amour et le deuil se donnant ici la main comme pour faire renaître de ses cendres une poésie qui célèbre l’amour au grand dam de la mort. La parole poétique, écriture du deuil par excellence, est-elle, pour vous, une sublimation ?
 Les poèmes qui se sont écrits après la mort de Chantal ont été pour moi des textes de survie, sans le moindre souci littéraire. Ils venaient dans un continuum que je ne cherchais ni à orienter ni à maîtriser. Ils étaient le seul oxygène que je pouvais respirer. C’était très physique et pourtant, à ma grande surprise, le premier recueil (Le septième sommet) était très construit, comme si un ordonnancement s’était fait en dehors de moi. La disparition d’une femme aimée est irrémédiable. Le temps du deuil est inacceptable, pire qu’une lâcheté. On ne peut pas, et je dirai on ne doit pas, vivre sans cette absence au cœur, ce soleil noir en soi, à jamais. C’est pourquoi, selon moi, la poésie n’a pas à «sublimer» mais à «tenir parole». Elle n’a pas à exporter la douleur dans je ne sais quel avenir ou quel ciel. La poésie n’est pas sœur de la consolation. Ce que nous avons passionnément aimé, follement aimé, absolument aimé, ne meurt pas si nous restons sur le qui-vive. En alerte, sans espoir factice. Pour être encore digne d’un tel amour.
Votre amitié avec le poète arabe Adonis est manifeste. Traductions, préfaces, lectures et voyages communs, etc., la portent et la nourrissent. Qu’est-ce qui, en particulier, vous retient dans la poésie d’Adonis et dans la poésie arabe en général, sachant que vous avez accueilli dans la collection «Poésie/Gallimard» Mahmoud Darwich et récemment Mohammed Khaïr-Eddine ?
Ce qui me retient dans la poésie d’Adonis c’est précisément ce qui la distingue de la poésie arabe en général. Je veux dire par là que c’est son ouverture, son art du métissage, son courage iconoclaste, son chant personnel qui d’emblée me séduisent, me questionnent, m’impressionnent. Il ne renie rien de son héritage (il serait d’ailleurs plus juste de parler de ses héritages), mais il agrandit sans cesse son champ d’exploration. Dans l’univers de la poésie d’aujourd’hui, il est comme un aimant : il attire, il charme, il répercute, il irradie au loin. Sa voix est essentielle; sa lucidité, exemplaire; son verbe, universel.
L’amitié avec Mahmoud Darwich a beaucoup compté pour moi. Ce qui me fascinait, c’était sa façon de répondre en homme et en poète au défi, voire à la malédiction de l’Histoire. Il ne voulait pas être seulement un porte-voix, il voulait librement inventer sa voix, y compris dans ses résonances les plus intimes, les plus secrètes. En cela, il était unique, irremplaçable. Paroles de son peuple et amant solitaire : comme une blessure dans deux registres du chant.
Quant à Mohammed Khaïr-Eddine, il est, Marocain de langue française, comme une insurrection en marche et en mots. L’un des grands calcinés de l’aventure poétique. Plus qu’un voleur de feu : un brasier qui se disperse, qui s’égare, qui court à sa perte.   
Plaidant en faveur d’une «nouvelle oralité», vous écrivez en préface à une anthologie intitulée Poésie d’aujourd’hui à voix haute (Gallimard, coll. «Poésie», 1999) : «J’évoque les foules de Kairouan à l’assaut de la scène où Nizar Kabbani offrait ses poèmes.» Et néanmoins, l’œuvre de Nizar Kabbani, que vous avez rencontré à Kairouan dans les années 90 à l’occasion du Festival du Printemps des arts, n’est pas traduite en français et il serait difficile de l’imposer chez un éditeur français, comme d’ailleurs d’autres voix majuscules du monde arabe (Badr Shaker Es-Sayyeb, Khalil Hawi, Amal Dankal, Mohammed Bennis, Amjad Nasser). Qu’est-ce qui alors retient l’éditeur que vous êtes ? Sur quels critères jugez-vous les œuvres que l’on vous soumet du monde entier? Votre sensibilité de poète entre-t-elle en ligne de compte ?
Il y a plusieurs questions dans cette question. Certains des auteurs que vous citez (Nizar Kabbani et Mohammed Bennis par exemple) ont déjà été traduits en français, insuffisamment certes, mais ils ne restent pas sans écho en France. Pour ce qui est de la collection Poésie/Gallimard, outre deux livres d’Adonis et la présence de Mahmoud Darwich, Tahar Ben Jelloun et Mohammed Khaïr-Eddine, une anthologie de la poésie arabe classique vient d’être publiée. Vous jugez sans doute que c’est peu, mais cette collection a pour vocation d’accueillir la poésie de tous les temps et de tous les pays. «Vaste programme», aurait dit le général de Gaulle ! Les critères de choix dépassent de loin ceux que me dicterait ma seule sensibilité. Il y a d’abord les grands classiques qui doivent impérativement entrer au catalogue (cette année : Dante et Quevedo). Ensuite les grands contemporains, en ayant toujours à l’esprit de respecter la multiplicité des langues (cette année: Herberto Helder, portugais; Kiki Dimoula, grecque; Marina Tsvétaïéva, russe). Puis les Anthologies, puis les auteurs français du XXe, etc., etc. C’est une responsabilité très lourde, qu’après d’autres j’assume en conscience, et qui ne doit pas être jugée uniquement sur ses manques. Le panorama d’ensemble me paraît plus qu’honorable et, franchement, quelle autre collection de poésie au monde témoigne d’une telle diversité, d’une telle ouverture d’esprit ?

Entretien conduit par Aymen Hacen

Source: La Presse


Source: lapresse.tn

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Posté le mardi 01 décembre 2009 dans Lettres et Pensée



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