La Partenza et Besbessia, de Michel Auguglioro: La clé d’interprétation


Les deux volumes, récemment édités par les Editions Carthaginoiseries, ne ressemblent pas aux romans sur l’exil. Dans cette saga d’une famille sicilienne de Tunisie, on ne trouve ni la nostalgie du pays natal ni le questionnement sur la pertinence d’un éventuel retour, encore moins l’angoisse de remuer des souvenirs, de ne plus retrouver certains repères.



La Partenza et Besbessia ne sont pas non plus une étude sur l’exil, même si la fatalité de l’exil et du déracinement reste la référence suprême dans la mesure où cette œuvre considérable commence et se termine par un exil.
Bien qu’il soit pour le romancier un sujet de prédilection, le problème de l’émigration  ne se pose pas dans cette longue saga comme une marginalité sociologique importante. L’auteur, lui-même, a pris soin d’avouer qu’il n’a pas «la prétention d’être un romancier, ni même un historien et encore moins un sociologue» (vol.2, p.7). Pourtant l’expérience exilique est là. Si, de l’exil, Michel Auguglioro n’explore directement ni les dangers ni les sources d’enrichissement, en revanche, l’exil n’étant pas indicible en littérature, il se contente d’exposer, à travers ces trajectoires de vie spécifiques et ces arrêts sur images, les divers signes de l’intégration.
Le processus commence avec Giuseppe Auguglioro, un «cafone» sicilien, longtemps taraudé par l’exil :
«Comment peut-on partir, quitter ses parents, ses morts, ses amis, sa maison, tout… comme ça? Vit-on vraiment mieux ailleurs ?». (p.13)


Marié à la douce Giuseppina, et père de deux enfants, Lia et Michele, Guiseppe n’était nullement habité par un destin d’errance ; mais comme à la fin du XIXe siècle, en Sicile, à Trapani, la vie était très dure, un soir, pour s’assurer une vie meilleure, il décida d’un commun accord avec sa femme, d’émigrer en Tunisie.
Malgré la situation tendue à cette époque entre l’Italie et la France à propos de la colonisation de ce pays, le choix de la famille Auguglioro s’explique aisément : ce pays est le plus proche et son climat est assez semblable à celui de la Sicile; les colons français ont besoin de main-d’œuvre européenne, de viticulteurs, de mécaniciens...
Par une belle journée d’été de l’an 1887, au petit matin, toute la famille s’embarque sur la Stella Bella, une lourde tartane encombrée de marchandises. Dans les maigres bagages de la famille, Guiseppe Auguglioro a mis dans un sac appartenant à son père, Michele, deux livres que ce dernier chérissait : La Divine Comédie de Dante et Les Misérables de Victor Hugo dont la préface affirme :
«Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale… tant qu’il y aura ignorance et misère, les livres de la nature de celui-ci ne seront pas inutiles». (p.47)
Arrivée à La Goulette après une traversée plutôt calme, toute la famille s’installe chez le cousin Agostino, forgeron établi depuis deux décennies en Tunisie. Deux jours plus tard, le malheur s’abat sur la petite famille : Guiseppina meurt subitement à la suite d’une fausse couche.
Mais à La Goulette, «cet Ellis Island à la tunisienne, sans la statue de la Liberté mais avec les mêmes espérances» (p.9), la vie suit son cours. Engagé comme mécanicien dans le chantier de la Société des Batignolles, chargée de creuser le canal reliant Tunis à La Goulette, Guiseppe ne tarde pas à devenir chef d’équipe malgré ses origines et son amitié avec le Dr Kaddour Khayati, un nationaliste de la première heure, lâchement abattu devant sa maison. Il épouse peu après Nina, une riche veuve d’origine maltaise.
Une vingtaine d’années passent… Lia s’installe à Sousse avec son mari qui compte émigrer à Chicago. Miné par la maladie, Guiseppe s’éteint lentement. Tout naturellement, la mort du père annonce l’entrée en scène du fils et, partant, un changement de décor : la mer bleue et les terrasses blanches de La Goulette laissent place à Mateur et à ses immenses champs de blé. En effet, Michele et sa femme, Rosaria, se sont fixés à Mateur dans la ferme Besbessia. Là, ils découvrent les premiers signes de révolte contre le colonialisme. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, conformément aux grands principes que nous connaissons aujourd’hui, en était alors à ses premiers balbutiements. Michele décide néanmoins de rester en Tunisie, «au milieu d’une population qu’il appréciait dans le travail comme dans l’amitié» (p.216).
L’histoire de la famille Auguglioro se poursuivra dans le deuxième volume, Besbessia. S’étalant sur la période 1910-1956, elle constitue selon l’auteur «un véritable document basé sur des faits historiques et réels». (p.267)
Comme son père, Michele opte pour l’intégration, obtient la nationalité française mais en paye chèrement le prix, il refuse l’offre d’un oncle d’émigrer en Amérique et part pour la guerre. Brûlé par les gaz moutarde sur le front Nord, gravement diminué,  il regagne la ferme Besbessia qu’il retrouve à l’abandon à la suite de la mort de son patron sur le champ de bataille. En avril 1923, il s’installe dans une ferme voisine avant de mourir, deux ans plus tard, laissant derrière lui quatre enfants. L’aîné, Joseph, prend, à son tour, la relève. Parce qu’il est désormais l’unique soutien de famille, le Conseil de révision lui accorde un sursis en juillet 1929 et, en 1931, à l’âge de 22 ans, il s’installe avec toute la famille à Bizerte, et s’engage comme chauffeur du patron d’une entreprise de constructions métalliques. En 1935, il épouse Yvonne et devient gardien de la paix. Basé à Tunis, le jeune homme est témoin des principaux faits marquant le réveil du nationalisme tunisien, comme  les événements sanglants survenus en 1938 et les rivalités apparues au sein du second Congrès du Néo-Destour.
Après avoir servi comme canonnier au cap Ben Négro durant la 2e Guerre mondiale, Joseph  redevient gardien de la paix à Bizerte. Commence alors ce qu’il appelle la «transhumance», une série de mutations qui le mènera  à Kalaat, au pied de la table de Jugurtha, à Hadjeb el Aïoun, près de Kairouan,  à Menzel, au Cap Bon, à Bizerte, enfin à Tunis. Entre-temps, plusieurs événements eurent lieu : Bourguiba de retour à Tunis (fin de l’été 49) ; échec des négociations entre Schumann et Bourguiba (fév.52), etc. Attentats et répression commencent à ensanglanter le pays. Le cycle infernal de la violence atteindra son paroxysme avec les attentats de la Main Rouge. Enfin, le 20 mars 1956, Radio-Tunis annonce la nouvelle tant attendue:
«Le ministre des Affaires étrangères français, Christian Pineau, a signé ce jour, à 17 heures 40, très précisément, avec le Premier ministre tunisien, Tahar Ben Ammar, l’acte de reconnaissance de l’indépendance de la Tunisie…»  (vol.II, p.256).
De cette longue histoire, nous n’en dirons pas plus. Précisons seulement que tout au long de cette remontée dans le temps, le lecteur rencontrera peu d’épanchements lyriques ou nostalgiques mais, en revanche, il trouvera une profusion de détails «folkloriques», des mots du terroir, et un style direct, sans fioritures. Il y découvrira également un  poids considérable de «vérité humaine», car cette saga, malgré sa longueur, n’ambitionne ni questionnement ni message. En effet, loin d’être un  témoignage  de cette spécificité culturelle qui rattache l’immigré à son pays, ce roman reste cependant un exemple concret de la coexistence en Tunisie de communautés différentes durant la période coloniale. L’auteur s’y  montre animé d’un sentiment altruiste, une envie de partage. Outre les nombreuses discussions politiques improvisées, pour la plupart entre Siciliens (vol.II, p.112-13), à propos de la lutte du peuple tunisien, l’auteur a habilement tissé un lien solide entre les générations fondé sur l’amitié et le respect mutuel. En effet, le sentiment de fraternité unissant Guiseppe et  le docteur Khayati, dans la première partie de cette saga, se poursuit, après leur disparition, entre leurs fils respectifs, Michele et Khaled, dans la deuxième partie.
Comme nous l’avons dit plus haut, dans cette saga, l’exil tient peu de place, certes, car tout au long de l’ouvrage, à travers les portraits et trajectoires des divers personnages, le lecteur ne décèle aucune ambivalence, aucun sentiment de déracinement, aucun questionnement sur la pertinence d’un éventuel retour au pays natal. Seul Guiseppe, le grand-père garde jalousement au fond de sa poche un souvenir de sa Sicile, un simple galet ramassé sur la plage de Trappani. En revanche, nombreux sont les signes de l’intégration. En exil par choix personnel, Guiseppe, le grand-père, ne porte pas sur ce problème le même regard que son fils, son petit-fils, ou encore son arrière-petit-fils. S’il a vécu l’exil «comme un arrachement difficile, une douleur», sa descendance, par contre, a reconnu l’immigration comme salutaire puisqu’elle a permis l’enracinement et l’intégration dans la terre d’accueil. Néanmoins, il faut reconnaître que passer du statut de la condition et de la mentalité d’exilé au statut de citoyen à part entière est toujours  un long chemin  de croix.
La Partenza et Besbessia constituent une histoire d’une famille constamment consciente des replis et des résistances passives à opposer pour survivre dans un contexte social particulièrement hostile à cette époque.
Une vraie saga, donc, dont le poids de vérité humaine pèse lourd. Le narrateur  ne se situe pas en arrière des personnages. Comme acteur et conteur  omniscient et omniprésent, il relate  avec minutie des événements historiques, des expériences à vif, des souvenirs d’adolescence, des joies et des frustrations, tissant avec patience les observations et les méditations, mettant à nu les états d’âme et les ressorts du comportement humain.
D’autre part, sa valeur historique est indéniable. Les détails lumineux, notamment l’effervescence suscitée en Tunisie par les succès enregistrés en Italie en 1933-34 sous le règne du Duce, intéresseront à coup sûr les spécialistes de l’histoire tunisienne du siècle dernier. Mais que l’on se rassure : la nature des rapports entre histoire et mémoire dans cet ouvrage n’est pas remise en question. Malgré sa valeur documentaire, ce long voyage dans le passé n’est  pas un défi aux historiens ; il a bel et bien sa part de fiction ; mais,  parce qu’il mêle ainsi mémoire personnelle et mémoire «inter-générationnelle», et aussi parce que toute migration est une composante de la civilisation, il participe d’un bel effort de compréhension et de dialogue des cultures, offrant du coup  une clé d’interprétation opérante, susceptible de reconfigurer d’une manière plus positive les relations humaines si distendues aujourd’hui.
Ajoutons, pour conclure, que l’auteur, Michel, l’arrière-petit-fils de Guiseppe, avait obtenu son baccalauréat, série Philosophie, en Tunisie. Ultime détail à souligner car il a son poids dans ce monde de la globalisation et de l’interpénétration des cultures transnationales et des identités plurielles. En effet, comme le langage a toujours conditionné la pensée, et dans la mesure où la projection autobiographique produit souvent un effet sécurisant dès lors que l’exil, ce va-et-vient sans fin entre identité et altérité, devient matière à littérature, qu’il se nourrit de souvenirs longtemps enfouis, et qu’il se confond tout naturellement avec la vie, le lecteur tunisien appréciera, à juste titre, non seulement cette belle chronique historique sur notre pays, mais également les multiples prises de position franchement «progressistes» de l’auteur sur notre lutte pour l’indépendance.
Rafik DARRAGI

Source: La Presse


Source: lapresse.tn

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Posté le mardi 01 décembre 2009 dans Lettres et Pensée



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