Vieux livres et vieux tapis


C'était un livre qui traînait dans les rayons. Le nom étrange de l'auteur faisait que, malgré le passage des années, les inspections faites de temps à autre, sa présence ne s'était jamais fait remarquer. Du reste, il avait été méchamment écorné, probablement par un jeune animal domestique, et cela le rendait d'autant moins attirant.

Et puis, les caprices de la curiosité ont voulu que l’on y jette un coup d’œil. Il s’agissait de nouvelles, que l’on avait regroupées sous le nom de «Contes au fil du temps». Au dos du livre, on pouvait lire : «Choisies et traduites du serbocroate par Jean Descat». Au gré des titres qui défilaient à mesure qu’on feuilletait, se présenta celui-ci : Le tapis.
L’histoire se passe à Sarajevo, bien avant les tristes événements que nous avons connus dans les années 90. Mais il semble que le sort se soit acharné sur cette ville dans son histoire, puisque le récit nous transporte à un moment, au XIXe  siècle, où elle subit les canonnades de l’armée austro-hongroise.
Le tapis, c’est ce que contemple une vieille dame esseulée, bien des années plus tard, dans le vestibule de la mairie, où elle est venue réclamer le droit de continuer d’occuper son logement, contre un ordre de démolition et la puissance des promoteurs.
Et voilà qu’en en fixant les motifs, encore nets malgré les marques de l’âge, elle se perd tout d’un coup dans ses souvenirs d’enfance...
Nous sommes maintenant en 1878. L’armée autrichienne avance sur Sarajevo, sous contrôle ottoman. La ville se défend, mais cède rapidement. Les soldats de l’armée victorieuse se répandent dans les rues. Oui, elle se souvient... Il y avait la peur. Il y avait aussi cette grand-mère, presque infirme, mais pleine d’autorité, qui les calmait.
Puis le bruit court que les soldats de l’armée autrichienne pillaient les maisons des Turcs, en épargnant les autres.
Elle se souvient aussi qu’un soldat s’était présenté chez eux, ivre. Il avait à la main un tapis persan, qu’il proposait d’échanger contre de l’alcool. Que sa grand-mère lui signifia qu’elle ne voulait pas de son tapis. Et elle ajouta, après son départ : «Qu’ils vendent à qui ils veulent et que ceux dont l’honneur s’en accommode achètent. Aucun objet volé ou dérobé n’entrera dans ma maison, car on n’a jamais édifié son bonheur sur le malheur d’autrui».
Et ce tapis, la vieille dame assise dans le vestibule s’en souvient bien car, par faiblesse et par complaisance, son père avait malgré tout accepté la transaction, à l’insu de la grand-mère. Laquelle grand-mère, réveillée en sursaut dans la nuit par des cauchemars et un mystérieux pressentiment, avait découvert le pot aux roses, retrouvé le tapis à la lueur d’une bougie dans la chambre où dormaient les enfants, et exigé enfin qu’il fut jeté dehors.
La vieille dame contemplait toujours le tapis accroché sur ce mur de l’hôtel de ville. Nous sommes maintenant en 1941. Les minutes avaient passé et son tour vint enfin d’être reçue.
Ivo Andric, l’auteur, conclut : «Dans sa tête fatiguée tous les arguments qu’elle avait si bien préparés pour monsieur l’adjoint étaient devenus pâles et confus».
Ivo Andric cessait d’être pour moi un inconnu, et cela importait bien plus que le fait de savoir qu’il fut un prix Nobel en l’année 1961.
Bref, ne vous fiez pas à l’air fatigué des livres qui traînent dans les rayons de vos bibliothèques !
Raouf SEDDIK

Source: La Presse


Source: lapresse.tn

Tags: tapis, armée, souvient, vieille, ville, malgré, années, tunisie

Posté le mardi 01 décembre 2009 dans Lettres et Pensée



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