Courrier: Chikli, entre promesses et menaces
Nous avons reçu de M.Ali El Hili, professeur émérite et ancien doyen de la Faculté des sciences de Tunis, la correspondance suivante:
La Presse du 16 mars dernier a publié un article rendant compte d’une excursion organisée par le Club des Vadrouilleurs dont les membres ont pu enfin réaliser un rêve : visiter l’îlot de Chikli et admirer le fort remis en état dans le cadre d’un projet tuniso-espagnol. L’auteur de ces lignes, qui suit la population d’oiseaux nicheurs sur l’îlot depuis la fin des années soixante, peut affirmer que les vadrouilleurs sont passés à côté du plus important, à savoir la situation écologique de Chikli. Rappelons les faits :
Les discussions entre les ministères des Affaires étrangères et de la Culture, ainsi que de l’Anpe (Agence nationale de protection de l’environnement, le ministère de l’Environnement n’existant pas encore) et la partie espagnole, bailleur de fonds, ont commencé à la fin des années 80. Il a été ainsi convenu en 1991 entre les départements de la Culture et de l’Environnement que le projet consistera en «une consolidation de l’édifice et non une restauration complète afin de rendre l’îlot aux oiseaux dans les plus brefs délais. Malheureusement, il n’en fut rien; 18 ans après, le fort est restauré, l’INP est toujours là tandis que certains oiseaux nicheurs, emblèmes du site, sont partis à jamais.
Les premiers départs ont eu lieu au printemps 1995 quand l’intérieur et les abords du fort ont été nettoyés et débarrassés de toute végétation. Il s’agit d’abord du couple de faucons pèlerins qui a toujours niché par terre, dans une pièce à l’intérieur du fort Il faut souligner que cette nidification par terre du faucon pèlerin est tout à fait exceptionnelle, car partout ailleurs en Tunisie, l’espèce niche dans les falaises inaccessibles des plus hauts massifs du pays. D’ailleurs, la présence du faucon pèlerin à Chikli devait être ancienne puisque Louis Lavauden a signalé, dans les années 20, un faucon pèlerin qui venait régulièrement chasser les pigeons bisets au-dessus de l’avenue Jules Ferry, aujourd’hui avenue Habib-Bourguiba Ensuite, ce fut le tour de plusieurs couples de faucons crécerelles
Il en fut de même de deux espèces de canards : le canard colvert dont plusieurs couples nichaient dans les hautes herbes à l’intérieur et à l’extérieur du fort, tandis qu’un couple de tadorne de belon nichait dans un trou sous une doukâna. Par contre, les aigrettes garzettes ont continué, pour leur malheur, à essayer chaque année de nicher toujours par terre et sans succès. En effet, depuis que l’îlot est relié à la terre ferme par une digue partant du Kram, les oiseaux nicheurs de Chikli (surtout les aigrettes et les goélands) sont systématiquement dérangés par des personnes empruntant la digue (à pieds ou en mobylette) qui ramassent les ufs souvent incubés ou emportent les poussins. Depuis le début des années 90, l’auteur de ces lignes interpelle régulièrement les autorités afin que des mesures soient prises pour empêcher ces destructions dans un site érigé en réserve naturelle et reconnu comme zone importante pour la conservation des oiseaux selon les critères internationaux. Malheureusement, aucune mesure efficace n’a été prise par qui que ce soit, et ce, pour la simple raison que dans cette affaire, il n’y a pas de chef d’orchestre, de coordinateur, alors que les intervenants se comptent à la douzaine: ministère de l’Agriculture (DGF, DGPA, CRDA de Tunis, direction régionale de la pêche à La Goulette), ministère de l’Environnement (administration centrale, ONAS, ANPE, APAL), ministère de la Culture (INP), ministère de l’Intérieur (mairie de Tunis, Garde nationale maritime), la Société du lac, la société concessionnaire de la pêche, sans oublier la partie espagnole S’agissant de la partie espagnole, il faut souligner que l’expert ornithologue qu’elle a désigné a fait cavalier seul, ignorant totalement les ornithologues tunisiens qui possèdent toutes les données relatives aux oiseaux de Chikli depuis les années 60. Cet expert espagnol, a accumulé les bévues et les observations douteuses. C’est ainsi qu’il est l’auteur de l’idée aussi farfelue que saugrenue de construire, du côté de la digue, ces deux tours-zigourats qui devraient, d’après lui,servir de nouveau site de nidification pour les aigrettes gazettes. Bien sûr, aucune aigrette n’a niché à ce jour sur ces tours et même les goélands leucophées n’en ont pas voulu ! Ces deux tours ont simplement servi à défigurer le paysage et il faudra bien les abattre un jour.
D’autre part, la partie espagnole s’était engagée à :
- Mettre en place un musée écologique face à l’îlot près du club nautique et équipé de moyen d’animation virtuelle.
- Elaborer un plan de gestion de la réserve naturelle dont elle avait chargé en 2004 le centre UICN de Malaga qui devait élaborer ce plan de gestion en collaboration avec les experts tunisiens, mais apparemment ce projet est resté sans lendemain.
- Installer sur la partie sommitale du fort un observatoire pour les oiseaux.
Nous pouvons dire, en guise de conclusion, qu’à ce projet, seule la partie espagnole peut s’estimer contente dans la mesure où elle a réalisé son objectif, la restauration du fort, sans remplir tous ses engagements, et ce, au détriment de la partie tunisienne qui a perdu son île aux oiseaux. En effet, le jour où l’INP quittera enfin l’îlot, il faudra plusieurs décennies pour que la nature reprenne ses droits, si tant est, que d’ici là, des mesures de protection efficaces sont prises.
Ali EL HILI
(Universitaire)
Source: La Presse
Source: lapresse.tn
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