Elucider le malentendu…
Entre le théâtre et les festivals, une relation organique s’est tissée tout au long des années soixante, soixante-dix et quatre-vingt.
Les festivals internationaux de Carthage et de Hammamet ouvraient les sessions, chaque année et les clôturaient avec une production théâtrale.
Entre-temps, d’autres festivals se sont mis à l’heure du 4e art : le festival de Dougga, le festival du théâtre du Maghreb arabe à Monastir, le festival du théâtre amateur à Korba, la semaine du théâtre…
Entre festivals polyvalents et festivals sectoriels (spécialisés en théâtre), le théâtre cultivait une place de choix dans l’animation culturelle festivalière.
Il est vrai que cette intégration s’est faite souvent dans des difficultés de toutes sortes.
Sur le plan structurel, très peu de troupes existaient à l’époque : les troupes régionales de théâtre professionnel, la troupe de la Ville de Tunis…
Et si vers le milieu des années quatre-vingt, les troupes professionnelles privées se sont multipliées, en revanche, les troupes professionnelles régionales commençaient, elles, à péricliter.
Deux formules étaient adoptées pour la programmation théâtrale dans les festivals.
La première consistait dans la coproduction d’un spectacle par le festival, d’une part, et la troupe productrice, d’autre part. Ces co-productions étaient destinées, soit à l’ouverture, soit à la clôture du festival. Ce sont les festivals de Carthage et de Hammamet qui ont eu le plus souvent recours à cette formule. A titre d’exemple, de grands succès ont été réalisés grâce à cette démarche, notamment dans les années soixante-dix, telle la pièce Œdipe Roi de la TVT mise en scène par Aly Ben Ayed et écrite par Taoufik Al Hakim. Celui-ci devait assister à la première de la pièce au Théâtre romain de Carthage, mais il a été retenu par des imprévus.
Il y a également eu d’autres pièces aussi célèbres les unes que les autres : Yerma de Aly Ben Ayed d’après le texte de F.G. Lorca, donnée à l’ouverture du festival international de Carthage, L’émigré de Brisban de la troupe régionale du Kef, montée par Moncef Souissi et donnée en première à Hammamet. Le même Moncef Souissi a aussi monté Al Hallaj de Ezzeddine Madani pour le festival international de Hammamet. A Hammamet aussi, Jamil El Joudi a signé la mise en scène de Mon village, un texte de Abdellatif Hamrouni dans une coproduction avec la troupe de Sfax. Le duo Mustapha El Fersi et Tijani Zalila ont écrit pour la troupe du Kef Les pions montée par Moncef Souissi pour le festival de Hammamet.
Le festival de Dougga s’est même joint à la partie en présentant plusieurs productions de classiques du répertoire mondial dont notamment Phèdre et Andromaque montées par le Père Métrope.
«Jadis, l’avenir était
plus rose…» K. Valentin
Si ces pièces et d’autres encore ont été privilégiées par la formule de co-production, les autres n’ont pas moins profité de la programmation dans ces mêmes festivals et dans les autres aussi.
En dépit de la précarité de la production, la programmation des festivals ne pouvait se concevoir, sans prévoir un volet théâtral.
La qualité des représentations, leur succès loin de se mesurer à l’affluence des publics, se concevait dans l’optique de préserver une sorte d’interaction avec le théâtre pour l’intégrer dans les traditions de l’animation et de la culture théâtrale des publics.
Peu à peu, les festivals se sont détournés du 4e art.
La tradition de la coproduction s’est complètement estompée, aujourd’hui.
La programmation théâtrale dans les festivals est désormais l’objet d’un grand différend entre les concepteurs des festivals et les producteurs de théâtre.
Selon les décideurs, le théâtre semble être de moins en moins prisé par les publics, à la faveur d’autres expressions, telles que la musique, la chanson ou encore la variété.
Une programmation massive de one-man-show a pris le dessus sur une production théâtrale qui, entre-temps, a pourtant gagné en professionnalisme, voire en diversité.
Alors que les spectacles de variétés sont acquis par les festivals à des coûts souvent inimaginables, seules les représentations théâtrales subventionnées par le ministère de la Culture sont programmées. Les producteurs de théâtre, lorsque leur spectacle est programmé, se plaignent souvent des traitements qui leur sont infligés : absence de promotion, médiocrité des conditions techniques, ce qui entrave tous les scrupules professionnels de la représentation en défigurant quasiment la qualité et l’intégrité du spectacle.
Pendant longtemps, les producteurs et créateurs ont fait l’effort de braver ces difficultés, estimant que les valeurs de la profession ne pouvaient être imposées, sans qu’ils ne consentent des sacrifices.
Mais si certains hommes et femmes de théâtre continuent d’y croire en positivant leurs tribulations, d’autres s’y refusent dans le scrupule de ne pas concéder les exigences professionnelles de la représentation.
Cette question des conditions techniques professionnelles de la représentation occupe d’ailleurs une place vitale dans les recommandations de la consultation nationale sur le théâtre organisée en 2009, sur instructions du Président de la République.
Les écueils
de la diffusion
Indirectement, ce sont les écueils de la diffusion qui font que les producteurs se rabattent sur les festivals pour écouler leur produit.
Au cours de la saison, la procédure d’achat des représentations par le ministère de la Culture confine à une sorte de routine. Et même si certains délégués régionaux et opérateurs culturels font l’effort d’accompagner la représentation et de mobiliser les publics, cette disposition n’est pas régulière et ne s’applique pas à toutes les productions.
Généralement, ce sont les spectacles donnés par des têtes d’affiche du théâtre, du cinéma et surtout de la télévision qui mobilisent le plus les régions, aux dépens d’autres créations qui se font dans la rigueur et l’exigence professionnelles.
De plus, est-il encore concevable que les structures culturelles régionales ne disposent pas encore, cinquante ans après l’Indépendance, d’un parc d’éclairage et d’équipements sons dignes d’un théâtre qui fête son centenaire ?
Aide de l’Etat :
le maillon manquant
Il est vrai que l’Etat demeure le principal bailleur de fonds du théâtre professionnel, y compris le privé. Mais il n’en demeure pas moins vrai que beaucoup plus que l’aide financière qu’il procure à ce théâtre, ce qui compte, c’est l’aménagement des espaces et leur équipement dont les charges ne peuvent être assumées par les structures privées.
Celles-ci continuent à louer le matériel son et lumière pour honorer leurs tournées en dehors des festivals. C’est sans doute en raison de ces difficultés que plusieurs producteurs continuent de glaner quelques représentations subventionnées au sein des festivals, en réprimant l’amertume de voir leur spectacle sous-traité (manque de promotion publicitaire, choix expéditif de la date de la représentation).
A l’opposé, les hommes de théâtre se comparent souvent aux chanteurs et aux musiciens auxquels un tout autre traitement est réservé : cachets substantiels, matraquage publicitaire, mobilisation du personnel administratif et technique, conditions techniques idéales…
L’argument des programmateurs n’est autre que la demande des publics !
Soit, mais pour autant que les festivals ont une vocation culturelle, l’enjeu des festivals et du théâtre dans les festivals ne vaut-il pas la peine d’un effort de recherche pour identifier les raisons profondes de la désaffection des publics envers le théâtre?
En cette année de la célébration du centenaire du théâtre tunisien et qui fut précédée d’une consultation nationale sur le théâtre, appel aux décideurs de la programmation festivalière.
Réhabilitons le théâtre dans les festivals, restituons sa place au cœur de la demande des publics, cultivons son exigibilité professionnelle dans la perspective d’une rencontre avec le public digne d’un art centenaire et de ses pratiquants.
F.M.
Source: La Presse
Source: lapresse.tn
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