Mohamed Driss: «La réflexion est essentielle pour que le théâtre évolue»
Cent ans après sa naissance, comment évaluez-vous le théâtre tunisien ?
Pour parler de la situation du théâtre tunisien, il ne faut pas se presser d’évaluer, il faut essayer de réfléchir et Dieu sait combien nous manque la réflexion sur le théâtre. D’ailleurs, la réflexion est rare dans le domaine culturel et en particulier dans celui théâtral. On sent que les gens qui y travaillent sont dans cette urgence du chronomètre, ils ignorent qu’il est plus essentiel et plus urgent de provoquer des occasions et des prétextes pour la réflexion. Des espaces devraient également être aménagés dans ce sens.
Avant, c’est-à-dire jusqu’à 1980 environ, il y avait plus de réflexion, une réflexion qui précède, accompagne et suit la création théâtrale. Aujourd’hui, ça régresse de manière hallucinante. Ensuite, il est essentiel de réfléchir sur l’essentiel, parler autour de la création n’est guère intéressant, il faut parler de la création, des enjeux et du sens de la création théâtrale, ainsi que de ses ambitions. Cela nous met, en effet, dans une sorte de recherche de nous-mêmes, une recherche de soi dans la conscience individuelle et collective.
Puis, le théâtre n’est pas un passe-temps, c’est du temps taillé du temps du citoyen, taillé de la vie, il est donc très important, non seulement dans sa dimension esthétique et technique, mais en tant qu’art qui influence la société.
Le théâtre doit, également, être perçu en tant que marchandise qui doit trouver son marché, ses règles et ses ambitions pour sortir du local et du national.
Nous avons 100 ans de théâtre et nous n’avons pas encore cette maturité de la gestion de l’art dramatique. Toutes les sociétés avancées ont résolu ce problème parallèlement à l’action de renforcement des structures des institutions sociales. Le théâtre est une institution sociale très importante vu que même dans les périodes difficiles, cette institution a gardé son importance, son utilité et sa nécessité.
Nous avons des tendances modernistes, mais dans le fond, nous restons archaïques. C’est la culture qui montre que nous sommes archaïques, ce fait est peut-être dû à un certain conservatisme.
Cent ans de théâtre, c’est trop peu, moi j’ai 50 ans d’expérience, et malgré cela, nous ne pouvons pas reconstituer notre histoire, il y a beaucoup de lacunes et de non-dits. C’est tellement éparpillé qu’on dirait que ce sont des siècles. Cela est également dû au manque presque total de documents, quand on parle de théâtre scolaire, on ne trouve aucune documentation. Je pense qu’il est grand temps de constituer un centre national pour l’histoire du théâtre. L’Etat devrait, dans ce sens, encourager ceux qui possèdent des documents pour qu’ils les livrent quitte à les acheter auprès des particuliers et instituer une commission nationale pour constituer le patrimoine théâtral national.
Aucune action de projection ne peut, en effet, réussir sans une documentation sur le passé qui est proche, c’est une condition sine qua non pour une nouvelle ère.
L’important est de mobiliser toutes les forces et de les sensibiliser au côté fédératif de la chose.
Pour ce qui est de la qualité de la production théâtrale, elle dépend surtout des conditions offertes dans le secteur et qui permettent la diversité de la proposition, la coexistence des genres et la formation adaptée des forces vives du théâtre.
Qu’attendez-vous du centenaire du théâtre tunisien?
Il faut que le centenaire soit une occasion pour célébrer la mémoire du théâtre tunisien, mais aussi pour une interrogation sereine et une réflexion sur les tenants et les aboutissants de l’acte théâtral, en partant de deux pôles, à savoir l’artiste et le spectateur ( le citoyen).
La formation théâtrale et l’éducation théâtrale, à partir de la maternelle, sont aussi essentielles car le théâtre est une école de l’expression et des valeurs, un contrat social.
Je ne crois, enfin, pas que la célébration doit se contenter de la célébration pure, c’est-à-dire du côté festif et mémoratif, il faut qu’elle soit une occasion pour des décisions fondatrices. Il faut, en outre, interroger la spatialité sur la place qu’ occupe le théâtre. Aujourd’hui, on construit de très beaux terrains de sport et de très belles mosquées, mais on construit des maisons de culture qui ne répondent à aucune norme. L’évolution dans la spatialité d’un art dans sa société montre si cet art est une greffe ou un organe réellement fonctionnel.
C’est normal que le théâtre n’évolue pas dans des espaces tombeaux; le lieu est capital, car il est le sens même de l’action artistique ou théâtrale. En Tunisie, on a une grande expérience en matière d’installations sportives; si le dixième de ce savoir-faire était destiné à la culture et au théâtre, on serait un pays développé. Car un espace qui répond à toutes les normes est un espace qui assure un art de haut niveau. Tous les problèmes du quotidien sont facilement gérés, il faut surtout s’attarder sur les questions de fond.
Quand on voit les grands moments de l’histoire où le génie de l’Etat se confond avec le génie de la culture, quand la cité laisse une place importante à sa représentation, c’est une société saine et immunisée contre toutes les dérives.
On a parfois l’impression que la réflexion autour de la culture tend à calquer, avec des raccourcis, tout ce que l’Occident a fait pendant des siècles, mais on peut, sans artifices, être dans notre temps, en programmant, on peut arriver à rattraper le retard. Il y a eu beaucoup de désenchantement à ce niveau, car on croyait que l’application de schémas pouvait aboutir. Cependant, il faut plutôt secréter le modèle du schéma. Réfléchir les schémas oui, mais surtout créer son modèle.
Parler du théâtre, c’est parler de la société, des valeurs et des utopies de cette société; faire du théâtre, c’est aussi interroger le sens du travail dans une société. Si on interroge notre société, on trouve les mêmes mots du théâtre, comme on trouve les mots d’autres secteurs. La plupart des sociétés se réfèrent au théâtre, leur langue doit sa force et sa richesse au 4e art. C’est l’art majeur de la société humaine.
Comment vous situerez-vous par rapport à cette centaine d’années de théâtre?
Nous sommes au début de notre histoire, mais il faut se procurer les éléments pour construire cette histoire. Je me sens orphelin, car pour reconstituer la chaîne, il y aura des difficultés à saisir ma filiation à des générations qui m’ont précédé. On a besoin, comme dans une famille, de reconnaître ses proches, ceux qui ne sont pas proches, mais qui nous ressemblent. Ce phénomène d’appartenance est aussi propre au citoyen tunisien. La connaissance de soi est un processus à la fois individuel et collectif et c’est pour ça que les grandes nations ont très peu de trous dans la chaîne de leurs histoires. Je pense, enfin, que quand on a un rêve, c’est légitime qu’on s’obstine à le réaliser. C’est comme ça que d’autres héritent cette obstination pour aller plus loin. Un rêve, ça se mérite et ça s’hérite.
Propos recueillis par N.CHAHED
Source: La Presse
Source: lapresse.tn
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